Eh bien, je vous le demande, l'homœopathie n'en fait-elle pas bien d'autres?

Au lieu d'une pomme, c'est un petit flacon; vous le respirez, et vous voilà guéri.

Vous allez mourir... un peu de poudre sur la langue, et vous voilà sauvé... Avouons qu'il n'y a rien de plus vulgaire que les prodiges.

Dans les Mille et une Nuits, il est bien encore question d'un petit pavillon économique, qui, déployé d'une certaine manière, abritait une armée de deux cent mille hommes. Je ne sache pas qu'on ait imaginé encore rien de semblable; peut-être n'en a-t-on pas besoin. Bonaparte, lui, logeait chaque soir en idée ses soldats dans les villes qu'il comptait prendre dans la journée: nous, nous les logeons chez nous pour l'instant; mais si nous faisions la guerre, je gage que nous remplacerions avec avantage le parasol de la fée Paribanou, et que, ce qui fut la merveille d'un conte arabe, ne sera pour nous qu'un procédé économique fort ingénieux.

Tout cela vous explique comment un rival de Verdier, dont nous ne vous donnerons pas l'adresse, par des raisons qui nous sont particulières, a trouvé le moyen de faire une canne merveilleuse, qui a la propriété de rendre invisible celui qui la porte. Invisible, invisible seulement; non pas insensible, non pas impalpable: j'en conviens, l'invention n'est pas encore perfectionnée. Il faut même, pour que la canne ait toute sa puissance, qu'on la tienne de la main gauche. Dans la main droite, elle n'a aucune vertu; on vous voit, on la voit, elle est fort laide, et voilà tout. Mais sitôt que votre main gauche s'en empare, vous disparaissez aux yeux des humains; on vous cherche... vainement... vous êtes là et vous n'êtes plus là... c'est admirable...

Dans un an, tout le monde aura de ces cannes-là: cela deviendra commun et inutile; car, si tout le monde est invisible, à quoi servira-t-il de l'être soi-même? à quoi bon se cacher pour observer des êtres qu'on ne verra pas. Cela serait une nuit universelle, sans intérêt. Heureusement, le procédé est jusqu'à présent inconnu. M. de Balzac est le seul qui en ait usé, peut-être même abusé; car, nous le disons à regret, peut-être a-t-il manqué de délicatesse en dévoilant ainsi dans ses ouvrages les secrets qu'il avait surpris à l'aide de son invisibilité. N'importe, voilà maintenant son talent expliqué; nous savons comment il a fait pour lire dans l'âme de ses héros: de la Femme de trente ans, d'Eugénie Grandet, de Louis Lambert, de Madame Jules, de Madame de Beauséant, du Père Goriot, et dans tant d'autres âmes dont il a raconté les souffrances avec une vérité si palpitante.

On se disait: «Comment se fait-il que M. de Balzac, qui n'est point avare, connaisse si bien tous les sentiments, toutes les tortures, les jouissances de l'avare? Comment M. de Balzac, qui n'a jamais été couturière, sait-il si bien toutes les pensées, les petites ambitions, les chimères intimes d'une jeune ouvrière de la rue Mouffetard? Comment peut-il si fidèlement représenter ses héros, non-seulement dans leurs rapports avec les autres, mais dans les détails les plus intimes de la solitude? Qu'il sache les sentiments, soit: l'art peut les rêver et rencontrer juste; mais qu'il connaisse si parfaitement les habitudes, les routines, et jusqu'aux plus secrètes minuties d'un caractère, les manies d'un vice, les nuances imperceptibles d'une passion, les familiarités du génie... cela est surprenant. La vie privée, voilà ce qu'il dépeint avec tant de puissance; et comment est-il parvenu à tout dire, à tout savoir, à tout montrer à l'œil étonné du lecteur?» C'est au moyen de cette canne monstrueuse.

M. de Balzac, comme les princes populaires qui se déguisent pour visiter la cabane du pauvre et les palais du riche qu'ils veulent éprouver, M. de Balzac se cache pour observer; il regarde, il regarde des gens qui se croient seuls, qui pensent comme jamais on ne les a vus penser; il observe des génies qu'il surprend au saut du lit, des sentiments en robe de chambre, des vanités en bonnet de nuit, des passions en pantoufles, des fureurs en casquettes, des désespoirs en camisoles, et puis il vous met tout cela dans un livre!... et le livre court la France; on le traduit en Allemagne, on le contrefait en Belgique, et M. de Balzac passe pour un homme de génie! Ô charlatanisme! c'est la canne qu'il faut admirer, et non l'homme qui la possède; il n'a tout au plus qu'un mérite:

La manière de s'en servir:

Or, il arriva cela. Tancrède alla voir M. de Balzac, et lui conta comment il avait découvert la vertu singulière de sa canne.