Il arriva bientôt chez M. Nantua. C'était précisément son jour d'audience, car le moindre millionnaire a ses jours de réceptions matinales.
M. Nantua, se rappelant la manière dont il avait trompé Tancrède dans ses espérances, le reçut d'abord avec embarras, mais Tancrède le mit bien vite à son aise.
—Monsieur, dit-il, je viens vous faire part d'une chose très-importante, et vous pouvez, de votre côté, me rendre un grand service. Une circonstance, que des raisons de délicatesse ne peuvent me permettre de vous expliquer, me rend, avant tout le monde, possesseur d'une nouvelle qui doit avoir la plus grande influence sur les fonds; je suis venu vous en instruire en toute hâte, en ne demandant, pour prix de ma bonne volonté, qu'un modeste intérêt dans vos opérations.
—Mais, mon cher enfant, dit le banquier en souriant, je ne vous comprends pas, car enfin...
—Et voilà bien le malheur! s'écria Tancrède; ah! monsieur, si je pouvais m'expliquer clairement, si je pouvais vous dire la vérité, comme vous verriez qu'il n'y a pas de doute, je vous tiendrais un autre langage, je vous dicterais de plus sévères conditions; mais j'ai besoin, avant tout, de vous inspirer de la confiance; et comme rien n'est plus extraordinaire que la situation où je me trouve, je ne suis préoccupé que d'une idée; c'est de ne point passer à vos yeux pour un fou, et cependant il y a de quoi perdre la tête. Tenir entre ses mains sa fortune, et ne pouvoir la faire! et cela parce qu'on est inconnu. Croyez, Monsieur, que si j'avais le moindre crédit, je ne viendrais pas vous tourmenter, j'aurais bien su faire mon affaire à moi tout seul, je vous en réponds.
—Vous oubliez, mon cher, reprit M. Nantua avec malice, que votre intention était de me rendre service.
Tancrède se mit à rire à son tour.
—Sans doute, je voudrais aussi vous rendre service, reprit-il, je voudrais surtout pouvoir vous parler franchement; mais vous connaissez trop le monde pour ne pas comprendre qu'il est vingt circonstances, dans la vie aventureuse d'un jeune homme, qui peuvent le mettre en possession d'un secret, honnêtement, légalement même, sans qu'il puisse cependant expliquer comment il en a eu connaissance; mais tenez, je m'engage, si je vous trompe... Oui, je signe à l'instant même une obligation de cinquante mille francs, avec laquelle vous pourrez me faire jeter en prison pendant une année, si la nouvelle que je vais vous apprendre n'est pas exacte.
—Eh bien, dit M. Nantua, j'ai confiance en vous; mais ayez aussi confiance en moi: dites-moi votre nouvelle, et si je juge...
—Au fait, dit Tancrède, je vous la dirai toujours; seul, je n'en puis rien faire, et j'aime autant que vous en profitiez.