Si Tancrède avait eu de la fortune, il ne se serait point aperçu de son malheur. Tout est permis à l'homme riche. Excepté d'être riche, on lui pardonne tout. Mais pour celui qui doit faire sa fortune lui-même, de certains ridicules sont des malheurs. Comment persuader à un homme malpropre, mal fait, qui est chauve, qui a des lunettes bleues et des dents noires, qu'un jeune homme beau comme Apollon, qui s'appelle Tancrède, n'est pas un fat, un impertinent, un beau fils, un mirliflore et un paresseux?—Et comment alors faire fortune quand on est beau comme Apollon et qu'on a affaire toute sa vie à des hommes malpropres, mal faits, qui sont chauves, qui ont des lunettes bleues et des dents noires, et, de plus encore, toutes sortes de préventions contre vous?
En arrivant à Paris, Tancrède avait remis lui-même chez le portier de M. Nantua une lettre de recommandation qu'on lui avait donnée près de ce riche banquier; il avait joint à cette lettre une carte de visite, sur laquelle était son adresse.
Le lendemain, M. Nantua lui avait écrit de sa main un billet fort aimable, par lequel il l'engageait à passer chez lui dans la journée. Les offres de service les plus obligeantes faisaient de ce billet un gage de bonheur; être protégé par M. Nantua, c'était déjà un succès.
Tout allait bien. Tancrède, rayonnant d'espérance, alla prendre un bain, se fit couper les cheveux, mit son plus bel habit, et se dirigea vers la demeure de celui qu'il nommait déjà son bienfaiteur. L'imprudent comptait sur sa belle figure pour capter la bienveillance du banquier, non pas parce qu'elle était belle, mais parce qu'elle rappelait le charmant visage de sa mère, et Tancrède savait que cette ressemblance ne serait pas indifférente à M. Nantua, ancien admirateur de madame Dorimont.
M. Nantua venait de recevoir une nouvelle des plus importantes qui dérangeait toutes ses combinaisons, lorsque Tancrède entra chez lui; mais M. Nantua, comme tous les hommes qui font de grandes affaires, n'aimait pas à paraître affairé; car c'est une chose à remarquer:
Les gens inutiles, qui ne font que de méchantes petites affaires, ont la prétention de n'avoir pas un moment à eux; ils s'abîment dans des paperasses innombrables, ils ne dorment pas, ils dînent en poste, ils embrassent leur femme en mettant leurs gants, ils ne font leur barbe qu'une fois par semaine; enfin ils s'épuisent à paraître occupés, afin de se donner du crédit.
Les hommes très-occupés, au contraire, ont la prétention d'être toujours libres; ils font les grands seigneurs oisifs; ils se posent comme de petits Césars et dictent plusieurs lettres à la fois, d'un air nonchalant et distrait, en prenant une tasse de thé ou de chocolat. Leur manie, c'est de ne pas savoir comment ils sont devenus millionnaires.
Nous ne parlons pas de ceux dont l'activité est infatigable, qui entreprennent plus d'affaires qu'ils n'en peuvent suivre. Ceux-là n'ont pas même le temps d'avoir des prétentions.
L'homme dont il s'agit était de ceux qui ne veulent point paraître occupés. Il cherchait avec beaucoup d'attention un papier, une note, un rapport, que sais-je? il feuilletait avec inquiétude les paperasses d'un carton, mais il ne voulait point paraître attacher à cette recherche trop d'importance,—il ne voulait pas non plus l'interrompre un moment. Cela était difficile, et voilà ce qu'il faisait.
Ses yeux poursuivaient avec avidité, parmi toutes ces écritures différentes, le nom, la date, le chiffre qu'il voulait trouver, tandis que son oreille à demi attentive s'efforçait de suivre la conversation.