LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ
COMÉDIE

Le jeune Poquelin sortait du collége des jésuites et des leçons de Gassendi. Frais émoulu de ses classes, il riait, avec Bernier et Chapelle, du Ferio Darii Bamalipton et de l'inutile parlage des docteurs scolastiques; il leur préférait, au grand scandale de sa famille, Tabarin et Guillot Gorju.

Le canevas qui nous est parvenu sous le titre de la Jalousie du Barbouillé n'est qu'une imitation servile de ces farces qui éveillaient son génie. L'art y manque; l'incisive vigueur de Molière s'y annonce. On y voit la bourgeoise dominant son mari de toute la force de sa finesse et de toute l'autorité de son sang-froid: la femme de Georges Dandin apparaît. Pour but de sa colère et de sa satire, Molière a déjà choisi la formule inutile de la science et les vaines draperies de la rhétorique.

Sans doute cette facétie fut l'une des premières que représenta la troupe des enfants de famille dirigée par Molière, et qui, sous le nom de l'Illustre théâtre, alla s'établir à la porte de Nesle.

«J'ai ouï dire à des gens agez, raconte Perrault, qu'ils avoient veu le théâtre de la comédie de Paris de la même structure et avec les mêmes décorations que celui des danseurs du pont Neuf; que la comédie se jouoit en plein air et en plein jour; que le bouffon de la troupe se promenoit par la ville avec un tambour pour avertir qu'on alloit commencer. Les pièces qui nous restent de ce temps-là sont de la mesme beauté que le lieu où l'on en faisoit la représentation. Ensuite on les joua à la chandelle, et le théâtre fut orné de tapisseries qui donnoient des entrées et des sorties aux acteurs par l'endroit où elles se joignoient l'une à l'autre.

»Ces entrées et ces sorties estoient fort incommodes, et mettoient souvent en désordre les coeffures des comédiens, parce que, ne s'ouvrant que fort peu en haut, elles retomboient rudement sur eux quand ils entroient ou quand ils sortoient. Toute la lumière consistoit d'abord en quelques chandelles dans des plaques de fer-blanc attachées aux tapisseries; mais comme elles n'éclairoient les acteurs que par derrière et un peu sur les côtés, ce qui les rendoit presque tout noirs, on s'avisa de faire des chandeliers avec deux lattes mises en croix portant chacun quatre chandelles, pour mettre au-devant du théâtre. Ces chandeliers, suspendus grossièrement avec des cordes et des poulies apparentes, se haussoient et se baissoient sans artifice et par main d'homme, pour les allumer et les moucher. La symphonie estoit d'une flute et d'un tambour, ou de deux méchans violons au plus.»

Telle était, à peu de chose près, la mise en scène des jeunes acteurs de la porte de Nesle. Par économie, probablement, le chef de la troupe, Poquelin, se couvrait ou se barbouillait le visage de farine, comme le faisait Gros-Guillaume, le Fariné de l'hôtel de Bourgogne. Il ne serait pas impossible que deux autres canevas ou farces jouées par sa troupe à Paris, et dont le titre seul nous est parvenu, le Docteur pédant (18 juin 1660), et la Jalousie du Gros-René (15 avril 1663), fussent identiques, sauf le titre, à la Jalousie du Barbouillé.

Le persécuteur des faux docteurs, des faux médecins, des avocats, des scolastiques, de tous ceux qui sacrifient aux mots la réalité de la vie, prend déjà les armes.

Il n'a que vingt ans: la guerre commence.