Les Fâcheux, l'Amour médecin, Mélicerte, M. de Pourceaugnac, apparurent ainsi, évoqués par le génie de l'artiste. On n'explique la prodigieuse fécondité de ces rapides enfantements mêlés de plusieurs chefs-d'œuvre que par les ressources dont le roi lui permettait de disposer, l'autorité qui lui était accordée, l'ordre sévère qu'il apportait dans sa vie, enfin la combinaison des qualités les plus rares et des conditions les plus heureuses qui aient pu développer et favoriser le génie de l'artiste.
Il avançait ainsi, et tout était vaincu, marquis, médecins, précieuses, jansénistes, jésuites, lorsque la plaie originelle de cette âme tendre saigna de nouveau, et acheva en peu de temps une carrière si courte et si remplie. La jeune Armande rentra dans la maison de son mari; le 15 septembre 1672, Molière devint père d'un enfant qui mourut presque aussitôt. Le régime était abandonné, la vie devint plus dissipée et plus bruyante, la toux plus fréquente et plus âpre. Molière, qui avait raillé sa propre misanthropie comme le type de la fausse sagesse, et ses jalousies effrénées comme l'apanage de Sganarelle et de Georges Dandin, se mit, dans une œuvre nouvelle, la dernière qu'il ait produite, à railler à la fois médecins et malades: ceux-là comme impuissants, ceux-ci comme crédules. Le monde demi-sceptique et élégant au milieu duquel vivait Molière, la société de Chapelle et de Ninon, trouva la plaisanterie excellente, fournit à l'envi des traits au pauvre Molière, et se réjouit fort de composer à frais communs la cérémonie burlesque du Malade imaginaire; réunis autour d'une table bien servie, les convives de Ninon furent les sacrificateurs et la Faculté de médecine fut la victime.
Enfin le Malade imaginaire parut sur la scène. C'était un malade véritable, ou plutôt un mourant, qui se moquait de la mort et de l'impuissance humaine à la prévenir et à la suspendre. La Danse Macabre du moyen âge n'a pas d'enseignement plus douloureux que ce bouffon homme de génie et ce philosophe artiste venant en robe de chambre de malade plaisanter à la fois la santé qui s'ignore et la mort qui arrive, l'imprudence niaise de ceux qui prétendent guérir et la stupide fantaisie des imaginations frappées. C'est le comble de l'incertitude et de la débilité humaines dont Molière a fait la satire, et c'est au milieu de cette œuvre si triste et si grotesque qu'il a expiré, à la quatrième représentation du Malade imaginaire, en prononçant le mot juro de la célèbre cérémonie. Dévoué, comme toujours, aux intérêts de sa troupe, il avait résisté aux prières de ceux que l'état de sa santé effrayait et qui ne voulaient pas qu'il se rendît au théâtre. «Non, dit-il; que deviendroient tous ces pauvres gens?»
On le reporta chez lui après la représentation, qu'il eut le courage de soutenir jusqu'au bout. Il était épuisé et sentait l'approche de ses derniers moments. Deux prêtres de sa paroisse, qu'il envoya chercher, refusèrent leur secours. Suffoqué par le sang, et assisté, dit Grimarest, par deux sœurs religieuses, il mourut le 17 février 1673, avant l'arrivée d'un troisième ecclésiastique, plus compatissant et plus chrétien.
Philarète Chasles.
ŒUVRES COMPLÈTES
DE MOLIÈRE
PREMIÈRE ÉPOQUE
1645-1658