La place m'est heureuse à vous y rencontrer.
Je viens de l'échapper bien belle, je vous jure.
Au sortir d'avec vous, sans prévoir l'aventure,
Seule dans son balcon j'ai vu paroître Agnès,
Qui des arbres prochains prenoit un peu le frais.
Après m'avoir fait signe, elle a su faire en sorte,
Descendant au jardin, de m'en ouvrir la porte;
Mais à peine tous deux dans sa chambre étions-nous,
Qu'elle a sur les degrés entendu son jaloux;
Et tout ce qu'elle a pu, dans un tel accessoire[137],
C'est de me renfermer dans une grande armoire.
Il est entré d'abord: je ne le voyois pas;
Mais je l'oyois marcher, sans rien dire, à grands pas,
Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables,
Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables,
Frappant un petit chien qui pour lui s'émouvoit,
Et jetant brusquement les hardes qu'il trouvoit.
Il a même cassé, d'une main mutinée,
Des vases dont la belle ornoit sa cheminée;
Et sans doute il faut bien qu'à ce becque cornu[138]
Du trait qu'elle a joué quelque jour soit venu.
Enfin, après cent tours, ayant de la manière
Sur ce qui n'en peut mais déchargé sa colère,
Mon jaloux inquiet, sans dire son ennui,
Est sorti de la chambre, et moi de mon étui.
Nous n'avons point voulu, de peur du personnage,
Risquer à nous tenir ensemble davantage;
C'étoit trop hasarder: mais je dois, cette nuit,
Dans sa chambre un peu tard m'introduire sans bruit.
En toussant par trois fois je me ferai connoître;
Et je dois au signal voir ouvrir la fenêtre,
Dont, avec une échelle, et secondé d'Agnès,
Mon amour tâchera de me gagner l'accès.
Comme à mon seul ami je veux bien vous l'apprendre,
L'allégresse du cœur s'augmente à la répandre;
Et, goûtât-on cent fois un bonheur tout parfait,
On n'en est pas content, si quelqu'un ne le sait.
Vous prendrez part, je pense, à l'heur de mes affaires.
Adieu. Je vais songer aux choses nécessaires.

SCÈNE VII.—ARNOLPHE.

Quoi! l'astre qui s'obstine à me désespérer
Ne me donnera pas le temps de respirer!
Coup sur coup je verrai, par leur intelligence,
De mes soins vigilants confondre la prudence;
»Et je serai la dupe, en ma maturité,
»D'une jeune innocente et d'un jeune éventé!
»En sage philosophe on m'a vu vingt années,
»Contempler des maris les tristes destinées,
»Et m'instruire avec soin de tous les accidens
»Qui font dans le malheur tomber les plus prudens;
»Des disgrâces d'autrui profitant dans mon âme,
»J'ai cherché les moyens, voulant prendre une femme,
»De pouvoir garantir mon front de tous affronts,
»Et le tirer de pair d'avec les autres fronts;
»Pour ce noble dessein j'ai cru mettre en pratique
»Tout ce que peut trouver l'humaine politique;
»Et, comme si du sort il étoit arrêté
»Que nul homme ici-bas n'en seroit exempté,
»Après l'expérience et toutes les lumières
»Que j'ai pu m'acquérir sur de telles matières,
»Après vingt ans et plus de méditation
»Pour me conduire en tout avec précaution,
»De tant d'autres maris j'aurais quitté la trace
»Pour me trouver après dans la même disgrâce[139]
Ah! bourreau de destin, vous en aurez menti.
De l'objet qu'on poursuit je suis encor nanti;
Si son cœur m'est volé par ce blondin funeste,
J'empêcherai du moins qu'on s'empare du reste;
Et cette nuit, qu'on prend pour ce galant exploit,
Ne se passera pas si doucement qu'on croit.
Ce m'est quelque plaisir, parmi tant de tristesse,
Que l'on me donne avis du piége qu'on me dresse,
Et que cet étourdi, qui veut m'être fatal,
Fasse son confident de son propre rival.

SCÈNE VIII.—CHRYSALDE, ARNOLPHE.

CHRYSALDE.

Eh bien, souperons-nous avant la promenade?

ARNOLPHE.

Non. Je jeûne ce soir.

CHRYSALDE.