LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES
COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, LE 1er JUIN 1663, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL

Armé par Louis XIV et protégé par lui, Molière continue sa campagne: guerre dans toutes les règles, comédie belliqueuse en sept actes, dont les cinq premiers (l'Ecole des femmes) sont en vers et les deux derniers en prose.

Un abbé Dubuisson, qui faisait autorité, protégeait l'art dramatique et avait pris le nom d'introducteur des «belles ruelles,» dit un jour à Molière qu'il ne ferait peut-être pas mal de mettre en scène ses rivaux et ses ennemis, en leur faisant tenir des discours dont ils se servaient contre lui, et en leur opposant la réfutation d'un homme de bon sens. L'abbé avait essayé ce travail. Molière le lut, approuva l'idée, se l'appropria, l'exécuta lui-même, et de cette conversation de salon où paraissent les précieuses, le chef de la cabale littéraire, Boursault, et celui de la cabale des gens du monde, le duc de la Feuillade, il fit une œuvre charmante. Toute sa théorie dramatique s'y révèle: étudier, caractériser les hommes, les peindre au vif, réjouir et intéresser, n'écouter ni l'affectation des petites-maîtresses, ni le savoir enrouillé des pédants, ni les délicatesses frivoles des gens de cour; saisir la nature et l'humanité; se laisser aller de bonne foi, comme il le dit lui-même, «à ce qui vous prend les entrailles;» enfin créer des règles et non les subir;—voilà le fond de la doctrine. C'est la libre servitude des esprits supérieurs.

Cet admirable et léger dialogue, assez semblable à celui que Shakspeare a placé dans son Hamlet, frappe la critique oblique et doucereuse de Boursault, qui s'en allait par les ruelles détruire la réputation de Molière en protestant de son estime pour le grand écrivain; le dédain suprême du duc de la Feuillade pour les mots populaires semés dans l'École des Femmes; le persiflage de la jeune noblesse et la raillerie des turlupins contre les allures bourgeoises de Sganarelle; l'emphase dramatique des comédiens de l'hôtel de Bourgogne, enfin les prétentions des docteurs qui ne voulaient pas permettre au public de s'égayer autrement que selon la formule. Pédants et austères, marquis et rivaux, précieux et déclamateurs, furent réduits au silence. Ninon de Lenclos et Chapelle, la Fontaine et Boileau, proclamèrent partout la charmante naïveté du grand artiste.

Le rôle d'une maligne et fine créature se détache vivement au milieu des interlocuteurs; elle paraît approuver ce qu'elle raille, et encourage par d'ironiques et doux éloges le développement des ridicules. Ce rôle fut confié à la femme de Molière, Armande, que sans doute remords ou caprice avait rapprochée de son mari. Molière a fait briller dans le rôle de tous les personnages qu'il a confiés à sa femme la vive saillie, la coquetterie involontaire et la pointe caustique qu'il admirait chez Armande. Henriette, Angélique, Élise, Climène, Agnès elle-même, ne sont que les aspects divers du même portrait; c'est toujours la brillante Armande, cette femme douée de tous les charmes et de peu de vertus, l'ange et le démon du contemplatif Molière.