Douze jours après la première représentation de l'œuvre sur le théâtre du Palais-Royal, Molière et sa troupe durent se rendre aux ordres du surintendant Fouquet, ou, comme le disaient ses amies les Précieuses, du grand Cléonime, qui recevait dans les jardins de son magnifique château de Vaux, Monsieur, Madame et Henriette, reine d'Angleterre. Après avoir traité magnifiquement

«. . . . . les personnes royales
»Dans cette superbe maison,
»Admirable en toute saison;
»Après qu'on eut, de plusieurs tables,
»Desservi cent mets délectables,
»Tous confits en friants appas
»Qu'ici je ne dénombre pas;
»Outre concerts et mélodie,
»On leur donna la comédie,
»Sçavoir l'École des maris,
»Charme à présent de tout Paris
[2]

De Visé lui-même, le critique acharné, convint, dans son journal, que la pièce «si elle avait eu cinq actes, aurait bien pu passer à la postérité.»

L'échec de Don Garcie était réparé. Molière était l'homme du demi-siècle qui commençait. Quant au but moral, que les critiques ont cherché dans l'œuvre nouvelle, craignons de nous engager sur leurs traces. Ne prétendons ni le découvrir ni le regretter. L'École des maris, sachons-le bien, n'est ni un sermon, ni une œuvre didactique. Hélas! c'est la vie.


A MONSEIGNEUR
LE DUC D'ORLÉANS
FRÈRE UNIQUE DU ROI[3]

Monseigneur,

Je fais voir ici, à la France, des choses bien peu proportionnées. Il n'est rien de si grand et de si superbe que le nom que je mets à la tête de ce livre, et rien de plus bas[4] que ce qu'il contient. Tout le monde trouvera cet assemblage étrange; et quelques-uns pourront bien dire, pour en exprimer l'inégalité, que c'est poser une couronne de perles et de diamants sur une statue de terre, et faire entrer par des portiques magnifiques et des arcs triomphaux superbes dans une méchante cabane. Mais, Monseigneur, ce qui doit me servir d'excuse, c'est qu'en cette aventure je n'ai eu aucun choix à faire, et que l'honneur que j'ai d'être à Votre Altesse Royale m'a imposé une nécessité absolue de lui dédier le premier ouvrage que je mets de moi-même au jour[5]. Ce n'est pas un présent que je lui fais, c'est un devoir dont je m'acquitte; et les hommages ne sont jamais regardés par les choses qu'ils portent. J'ai donc osé, Monseigneur, dédier une bagatelle à Votre Altesse Royale, parce que je n'ai pu m'en dispenser; et, si je me dispense ici de m'étendre sur les belles et glorieuses vérités qu'on pourrait dire d'elle, c'est par la juste appréhension que ces grandes idées ne fissent éclater encore davantage la bassesse de mon offrande. Je me suis imposé silence pour trouver un endroit plus propre à placer de si belles choses; et tout ce que j'ai prétendu dans cette épître, c'est de justifier mon action à toute la France, et d'avoir cette gloire de vous dire à vous-même, Monseigneur, avec toute la soumission possible, que je suis,

De Votre Altesse Royale,