Moron est un Sancho Pança d'une naïveté piquante et brutale. Il faut voir dans une gravure de l'époque Molière ou Moron, le poing sur la hanche, les reins ceints du tablier, le front orné du casque de sa profession, former un parfait contraste avec les seigneurs et les princes qui l'environnent. A quelques pas de lui, au milieu de la scène, brille et triomphe la belle Armande sa femme, les épaules découvertes, le sein nu, chargée de diamants, le diadème au front, suivie du page qui soutient les plis de sa robe. L'éclat nouveau dont elle brilla dans ce rôle important paraît avoir accru le nombre de ses conquêtes et donné une impulsion nouvelle et plus vive à cette existence de plaisirs et de galanterie qui désolait Molière. S'il fallait en croire le roman intitulé la Fameuse Comédienne ou Histoire de la Guérin, œuvre grossière et licencieuse publiée vingt-quatre ans plus tard, en 1688, par une compagne d'Armande ou par un des pamphlétaires ou romanciers de bas étage, qui inondaient la foire de Francfort et la Hollande de contes satiriques et de commérages graveleux, les premières erreurs de la femme de Molière auraient eu pour point de départ le grand succès obtenu par elle dans la Princesse d'Élide. M. Bazin, dans ses excellentes notes sur Molière, fait très-bien observer que tous les récits recueillis par l'auteur de ce pitoyable livre sont indignes de croyance, et que l'accusation immonde jetée contre Molière par l'auteur, à propos du jeune Baron, détruit à elle seule les autres parties du roman. Si Armande eut tour à tour pour adorateurs le comte de Guiche, qu'elle accueillit par dépit, l'abbé de Richelieu, par amour, et Lauzun, par intérêt, ce ne put pas être immédiatement après les Plaisirs de l'île enchantée, puisque deux de ces personnages partirent pour la Hongrie et pour la Pologne à l'époque même dont il est question. Les malheurs de Molière remontaient plus haut. Il avait élevé cette jeune fille dont il avait fait sa femme, et, comme il le dit dans une de ses pièces, essayant de réparer par des soins l'inégalité d'âge, il lui avait laissé prendre une grande liberté d'action, sans lui faire des crimes des moindres libertés. Les scrupules d'Armande, si elle en a jamais eu, ont dû être fort rassurés par la doctrine exposée dans l'École des Femmes, dans l'École des Maris, et plus encore par les exemples peu sévères de Molière lui-même, et son double Ménage entre Madeleine Béjart et mademoiselle Debrie. Lorsque, ensuite, depuis 1662, toutes les séductions de la cour, au milieu de laquelle Molière vivait avec honneur et avec modestie, vinrent enivrer cette âme légère et cet esprit ambitieux, tout fut dit: Molière n'eut désormais qu'à observer sur le vif et à dépeindre son propre supplice.


PERSONNAGES
L'AURORE.
LYCISCAS, valet de chiens.
Trois Valets de chiens chantans.
Valets de chiens dansans.
PERSONNAGESACTEURS
LA PRINCESSE D'ÉLIDE.Arm. Béjart.
AGLANTE, cousine de la princesse. Mlle Duparc.
CYNTHIE, cousine de la princesse.Mlle Debrie.
PHILIS, suivante de la princesse.Mad. Béjart.
IPHITAS, père de la princesse.Hubert.
EURYALE, prince d'Ithaque.La Grange.
ARISTOMÈNE, prince de Messène.Du Croisy.
THÉOCLE, prince de Pyle.Béjart.
ARBATE, gouverneur du prince d'Ithaque.La Thorillière.
MORON, plaisant de la princesse.Molière.
LYCAS, suivant d'Iphitas.Prévot.
PERSONNAGES DES INTERMÈDES
PREMIER INTERMÈDE.
MORON.
Chasseurs dansans.
DEUXIÈME INTERMÈDE.
PHILIS.
MORON.
Un Satyre chantant.
Satyres dansans.
TROISIÈME INTERMÈDE.
PHILIS.
TIRCIS, berger chantant.
MORON.
QUATRIÈME INTERMÈDE.
LA PRINCESSE.
PHILIS.
CLIMÈNE.
CINQUIÈME INTERMÈDE.
Bergers et Bergères chantans.
Bergers et Bergères dansans.
La scène est en Élide.

PROLOGUE

SCÈNE I.—L'AURORE, LYCISCAS, ET PLUSIEURS AUTRES VALETS DE CHIENS, endormis et couchés sur l'herbe.

L'AURORE chante.

Quand l'amour à vos yeux offre un choix agréable
Jeunes beautés, laissez-vous enflammer;
Moquez-vous d'affecter cet orgueil indomptable,
Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer;
Dans l'âge où l'on est aimable,
Rien n'est si beau que d'aimer.
Soupirez librement pour un amant fidèle,
Et bravez ceux qui voudroient vous blâmer.
Un cœur tendre est aimable, et le nom de cruelle
N'est pas un nom à se faire estimer;
Dans le temps où l'on est belle,
Rien n'est si beau que d'aimer.