C'est de cet impromptu en trois actes, divisés par des danses, que Molière fit ensuite un seul acte en supprimant les ballets dont Lulli avait composé la musique. C'est un chef-d'œuvre en son genre que cette esquisse improvisée.

Il y avait peu de temps que Bacon avait recommandé l'étude de la nature, l'observation et l'expérience. Les médecins tenaient encore au moyen âge. C'étaient des grands-prêtres ou plutôt des sorciers qui employaient les amulettes, les pierres de sympathie et les chiffres magiques, parlaient latin, grec et hébreu, enseignaient les propriétés merveilleuses des chiffres et des nombres, et couraient la ville, montés sur leurs mules, affublés d'énormes manteaux et de chapeaux pointus, cachés sous de longues perruques, ensevelis dans le satin et la fourrure. Ces personnages astrologiques, représentants de la superstition sans la foi, déjà criblés des flèches de Rabelais et de Montaigne, et qui n'avaient pour se défendre ni l'autorité de la Sorbonne ni les dogmes de l'Église, s'étaient donnés récemment en spectacle ridicule. La bouffonnerie de leurs querelles particulières, les procès intéressés entre apothicaires et médecins, provoquaient le mépris public et annonçaient la mort prochaine de l'empirisme. On avait vu, près du lit de mort de Mazarin, Desfougerais, Vallot, Brayer et Guénaud, se réunir à Vincennes et s'enquérir gravement de sa maladie. Vallot plaçait la maladie au poumon, Brayer à la rate, Desfougerais au mésentère, et Guénaud au foie. Ce dernier eut le dessus et emporta le malade.

«Laissons passer M. le docteur, s'écriait un jour un charretier parisien qui voyait venir à lui la mule de Guénaud: c'est lui qui nous a fait la grâce de tuer le cardinal;» tant le mépris de la médecine était devenu une opinion populaire. Guy-Patin et Gassendi avaient soulevé contre eux et leur hypocrisie doctorale l'indignation des classes élevées; Boileau et Pascal marchaient contre eux. Ce n'était pas à la médecine, mais au mensonge du savoir, que l'on en voulait; «déniaisés, désabusés,» esprits forts, tous ceux qui, comme Guy-Patin, s'étaient «débarrassés du sot,» prenaient parti avec Molière contre l'empirisme. Ce fut Boileau qui créa les noms grecs sous lesquels Molière ridiculisa, dans sa nouvelle farce, les quatre premiers médecins de la cour: vive jouissance pour le vieux Guy-Patin; s'il faut même l'en croire, on fabriqua des masques comiques représentant le visage des quatre empiriques sacrifiés.

Il faut reléguer parmi les fables ces anecdotes apocryphes d'après lesquelles Molière aurait vengé sur la Faculté les querelles particulières de deux femmes de la troupe. Les motifs du grand écrivain étaient plus profonds et plus naturels. Ses passions et ses études avaient altéré sa santé. Il travaillait beaucoup, souffrait infiniment; sa poitrine était attaquée, et, forcé de demander secours aux Hippocrates du temps, vivant de régime, mais mourant de ses passions, il ne tarda pas à découvrir le néant de leur art et le vide de leurs prétentions. Il venait d'éprouver qu'il était difficile d'attaquer les courtisans et dangereux d'attaquer la Sorbonne; il retomba sur les médecins, et leur fit éprouver toute la force de son génie.

AU LECTEUR

Ce n'est ici qu'un simple crayon, un petit impromptu dont le roi a voulu se faire un divertissement. Il est le plus précipité de tous ceux que Sa Majesté m'ait commandés; et, lorsque je dirai qu'il a été proposé, fait, appris et représenté en cinq jours, je ne dirai que ce qui est vrai. Il n'est pas nécessaire de vous avertir qu'il y a beaucoup de choses qui dépendent de l'action. On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées, et je ne conseille de lire celle-ci qu'aux personnes qui ont des yeux pour découvrir, dans la lecture, tout le jeu du théâtre. Ce que je vous dirai, c'est qu'il seroit à souhaiter que ces sortes d'ouvrages pussent toujours se montrer à vous avec les ornemens qui les accompagnent chez le roi. Vous les verriez dans un état beaucoup plus supportable; et les airs et les symphonies de l'incomparable M. Lulli mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseurs, leur donnent sans doute des grâces dont ils ont toutes les peines du monde à se passer.


PERSONNAGES DU PROLOGUE.
LA COMÉDIE.
LA MUSIQUE.
LE BALLET.
PERSONNAGES DE LA COMÉDIE.
SGANARELLE, père de Lucinde.
LUCINDE, fille de Sganarelle.
CLITANDRE, amant de Lucinde.
AMINTE, voisine de Sganarelle.
LUCRÈCE, nièce de Sganarelle.
LISETTE, suivante de Lucinde.
M. GUILLAUME, marchand de tapisseries.
M. JOSSE, orfévre.
M. TOMÈS,médecins[29].
M. DESFONANDRÈS,
M. MACROTON,
M. BAHIS,
M. FILERIN.
UN NOTAIRE.
CHAMPAGNE, valet de Sganarelle.
PERSONNAGES DU BALLET.
PREMIÈRE ENTRÉE.
CHAMPAGNE, valet de Sganarelle, dansant.
QUATRE MÉDECINS, dansants.
DEUXIÈME ENTRÉE.
UN OPÉRATEUR, chantant.
TRIVELINS et SCARAMOUCHES, dansants, de la suite de l'opérateur.
TROISIÈME ENTRÉE.
LA COMÉDIE.
LA MUSIQUE.
LE BALLET.
JEUX, RIS, PLAISIRS, dansants.
La scène est à Paris.