Tel était le style des ennemis de Molière. Le grand comique, qui sans doute n'a pas lu Tirso, s'empare du sujet et du personnage; après avoir commencé, on sait avec quel succès, son attaque contre le savoir sans pensée, la politesse sans simplicité, la moralité bourgeoise sans vérité et la dévotion sans piété, il ouvre une nouvelle campagne contre la noblesse de race sans vertu.

Comme il n'a pu faire jouer son Tartuffe, dont les trois premiers actes ont effrayé le roi, il crée un Tartuffe courtisan, plus redoutable encore, car celui-ci n'a rien de repoussant et de hideux; il est le type suprême de l'élégance et de la grâce. Molière laisse sur le second plan les femmes, dont la passion ardente occupe chez Tirso le devant de la scène, et laisse éclater la triste pensée que nous avons vue poindre dans l'Étourdi, l'honnête homme malheureux en ce monde malgré son honneur; le favori de la fortune et du sort bravant tout, grâce à la forme extérieure et à l'hypocrisie. Notre gentilhomme, qui ne croit à rien, triompherait de tout si Dieu ne se manifestait par un coup de foudre: c'est l'idée même de Machiavel.

Tous les sévères et tous les honnêtes, mais aussi tous les médiocres, s'insurgèrent à la fois, depuis le prince de Conti devenu janséniste, jusqu'à Saint-Évremond, le libre-penseur. Pour les uns, c'était détruire la base chrétienne de la morale; pour les autres, c'était révéler trop hardiment la plaie secrète et incurable de l'humanité. Dès la seconde représentation il fallut supprimer cette effrayante «scène du pauvre,» qui résume, par le contraste du scélérat triomphant et de l'honnête homme sans pain et sans asile, ce que l'on peut alléguer de plus fort et de plus douloureux sur les sociétés humaines. Non-seulement les dévots modérés, mais les gens du monde, furent tellement épouvantés de la lumière lugubre jetée par cette œuvre rapide et profonde, qu'il fallut la retirer de la scène après treize représentations. On n'osa l'imprimer que dix-huit ans plus tard, en 1682 d'abord, puis en 1683; encore dut-on y faire des «cartons,» c'est-à-dire des altérations qui portèrent spécialement sur la «scène du pauvre.»

Les grands compliments, les embrassades et les vaines paroles des courtisans, l'art de séduire et d'éconduire, les puériles controverses pour et contre le tabac et l'émétique, la bouffonnerie doctorale que Molière n'a jamais épargnée et qu'il attribue ici au valet Sganarelle devenu médecin, complètent le champ d'ironie et de satire que ce grand esprit a parcouru dans son Don Juan, la plus personnelle peut-être de toutes ses œuvres, bien qu'elle prétende être imitée de l'espagnol.

On vit une attaque à la religion là où se trouvait une attaque à l'homme de cour, et le goût général pour la décence et le noble langage porta les beaux esprits à blâmer Molière d'avoir écrit son œuvre en prose, surtout d'avoir fait parler sur la scène de vrais paysans comme les paysans parlent. Disons-le à l'honneur de Louis XIV: Molière, en butte à une meute d'ennemis furieux et assiégé de toutes parts, reçut, après Don Juan, le titre de comédien du roi; sa pension fut doublée.


PERSONNAGES. ACTEURS.
DON JUAN, fils de don Louis. La Grange.
SGANARELLE. Molière.
ELVIRE, femme de don Juan. Mlle du Parc.
GUSMAN, écuyer d'Elvire.
DON CARLOS,}frères d'Elvire.
DON ALONSE,
DON LOUIS, père de don Juan. Béjart.
FRANCISQUE, pauvre.
CHARLOTTE,}paysannes.Mlle Molière.
MATHURINE,Mlle de Brie.
PIERROT, paysan. Hubert.
La Statue du Commandeur.
LA VIOLETTE,}valets de don Juan.
RAGOTIN,
M. DIMANCHE, marchand. Du Croisy.
LA RAMÉE, spadassin. De Brie.
Suite de don Juan.
Suite de don Carlos et de don Alonse, frères.
Un Spectre.
La scène est en Sicile.

ACTE PREMIER
Un palais.