Elle n’eut aucun succès à la représentation. Il y avait dans les esprits une idée générale de l’élégance et du beau dans l’art qui se refusait absolument à considérer la vile prose et le langage ordinaire comme dignes d’une scène épurée et d’un poëte de génie. C’était la conséquence naturelle de l’anathème prononcé par Boileau contre le langage des paysans sur la scène. Le rhythme officiel paraissait indispensable, la prose semblait indécente. «Cinq actes de prose! s’écriaient les connaisseurs et les marquis, ce farceur se moque-t-il de nous? et pour qui nous prend-il?» C’était le reproche littéraire que l’on avait déjà fait à Don Juan. Qui le croirait? telle fut aussi l’opinion de Boileau, partisan du τò πρέπον des Grecs, de la suprême décence et de la gravité ornée; cet esprit naturellement juste se trompait. Défions-nous de tous les jugements contemporains, et attendons celui de la postérité, souvent lente à prononcer la sentence, mais infaillible.


PERSONNAGESACTEURS
HARPAGON, père de Cléante et d’Élise, et amoureux de Mariane.Molière.
CLÉANTE, fils d’Harpagon, amant de Mariane.La Grange.
ÉLISE, fille d’Harpagon, amante de Valère.Mlle Molière.
VALÈRE, fils d’Anselme et amant d’Élise.Du Croisy.
MARIANE, amante de Cléante, et aimée d’Harpagon.Mlle Debrie.
ANSELME, père de Valère et de Mariane.
FROSINE, femme d’intrigue.Mad. Béjart.
MAITRE SIMON, courtier.
MAITRE JACQUES, cuisinier et cocher d’Harpagon.Hubert.
LA FLÈCHE, valet de Cléante. Béjart cadet.
DAME CLAUDE, servante d’Harpagon.
BRINDAVOINE,}laquais d’Harpagon.
LA MERLUCHE,
Un Commissaire et son Clerc.
La scène est à Paris, dans la maison d’Harpagon.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.—VALÈRE, ÉLISE.

VALÈRE.

Eh quoi! charmante Élise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi! Je vous vois soupirer, hélas! au milieu de ma joie! Est-ce du regret, dites-moi, de m’avoir fait heureux? et vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre?

ÉLISE.

Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m’y sens entraînée par une trop douce puissance, et je n’ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le succès me donne de l’inquiétude; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrois.