Madame, elle s’est écartée; et je lui ai présenté une main qu’elle a refusé d’accepter.

ARISTIONE.

Princes, puisque l’amour que vous avez pour Ériphile a bien voulu se soumettre aux lois que j’ai voulu vous imposer; puisque j’ai su obtenir de vous que vous fussiez rivaux sans devenir ennemis, et qu’avec pleine soumission aux sentimens de ma fille vous attendez un choix dont je l’ai faite seule maîtresse, ouvrez-moi tous deux le fond de votre âme, et me dites sincèrement quel progrès vous croyez l’un et l’autre avoir fait sur son cœur.

TIMOCLÈS.

Madame, je ne suis point pour[132] me flatter, j’ai fait ce que j’ai pu pour toucher le cœur de la princesse Ériphile, et je m’y suis pris, que[133] je crois, de toutes les tendres manières dont un amant se peut servir: je lui ai fait des hommages soumis de tous mes vœux; j’ai montré des assiduités, j’ai rendu des soins chaque jour; j’ai fait chanter ma passion aux voix les plus touchantes, et l’ai fait exprimer en vers aux plumes les plus délicates; je me suis plaint de mon martyre en des termes passionnés; j’ai fait dire à mes yeux, aussi bien qu’à ma bouche, le désespoir de mon amour; j’ai poussé à ses pieds des soupirs languissans; j’ai même répandu des larmes; mais tout cela inutilement, et je n’ai point connu qu’elle ait dans l’âme aucun ressentiment[134] de mon ardeur.

ARISTIONE.

Et vous, prince?

IPHICRATE.

Pour moi, madame, connoissant son indifférence et le peu de cas qu’elle fait des devoirs qu’on lui rend, je n’ai voulu perdre auprès d’elle ni plaintes, ni soupirs, ni larmes. Je sais qu’elle est toute soumise à vos volontés, et que ce n’est que de votre main seule qu’elle voudra prendre un époux; aussi n’est-ce qu’à vous que je m’adresse pour l’obtenir, à vous plutôt qu’à elle que je rends tous mes soins et tous mes hommages. Et plût au ciel, madame, que vous eussiez voulu jouir des conquêtes que vous lui faites, et recevoir pour vous les vœux que vous lui renvoyez!

ARISTIONE.