SOSTRATE.
Moi, madame?
ÉRIPHILE.
Laissons cela, Sostrate; je le sais, je l’approuve, et vous permets de me le dire. Votre passion a paru à mes yeux accompagnée de tout le mérite qui me la pouvoit rendre agréable. Si ce n’étoit le rang où le ciel m’a fait naître, je puis vous dire que cette passion n’auroit pas été malheureuse, et que cent fois je lui ai souhaité l’appui d’une fortune qui pût mettre pour elle en pleine liberté les secrets sentimens de mon âme. Ce n’est pas, Sostrate, que le mérite seul n’ait à mes yeux tout le prix qu’il doit avoir, et que, dans mon cœur, je ne préfère les vertus qui sont en vous à tous les titres magnifiques dont les autres sont revêtus. Ce n’est pas même que la princesse ma mère ne m’ait assez laissé la disposition de mes vœux; et je ne doute point, je vous l’avoue, que mes prières n’eussent pu tourner son consentement du côté que j’aurois voulu. Mais il est des états, Sostrate, où il n’est pas honnête de vouloir tout ce qu’on peut faire. Il y a des chagrins à se mettre au-dessus de toutes choses; et les bruits fâcheux de la renommée vous font trop acheter le plaisir que l’on trouve à contenter son inclination. C’est à quoi, Sostrate, je ne me serois jamais résolue; et j’ai cru faire assez de fuir l’engagement dont j’étois sollicitée. Mais, enfin, les dieux veulent prendre eux-mêmes le soin de me donner un époux; et tous ces longs délais avec lesquels j’ai reculé mon mariage, et que les bontés de la princesse ma mère ont accordés à mes désirs; ces délais, dis-je, ne me sont plus permis, et il me faut résoudre à subir cet arrêt du ciel. Soyez sûr, Sostrate, que c’est avec toutes les répugnances du monde que je m’abandonne à cet hyménée; et que, si j’avois pu être maîtresse de moi, ou j’aurois été à vous, ou je n’aurois été à personne. Voilà, Sostrate, ce que j’avois à vous dire; voilà ce que j’ai cru devoir à votre mérite, et la consolation que toute ma tendresse peut donner à votre flamme.
SOSTRATE.
Ah! madame, c’en est trop pour un malheureux! Je ne m’étois pas préparé à mourir avec tant de gloire; et je cesse, dans ce moment, de me plaindre des destinées. Si elles m’ont fait naître dans un rang beaucoup moins élevé que mes désirs, elles m’ont fait naître assez heureux pour attirer quelque pitié du cœur d’une grande princesse; et cette pitié glorieuse vaut des sceptres et des couronnes, vaut la fortune des plus grands princes de la terre. Oui, madame, dès que j’ai osé vous aimer (c’est vous, madame, qui voulez bien que je me serve de ce mot téméraire), dès que j’ai, dis-je, osé vous aimer, j’ai condamné d’abord l’orgueil de mes désirs; je me suis fait moi-même la destinée que je devois attendre. Le coup de mon trépas, madame, n’aura rien qui me surprenne, puisque je m’y étois préparé; mais vos bontés le comblent d’un honneur que mon amour jamais n’eût osé espérer; et je m’en vais mourir, après cela, le plus content et le plus glorieux de tous les hommes. Si je puis encore souhaiter quelque chose, ce sont deux grâces, madame, que je prends la hardiesse de vous demander à genoux: de vouloir souffrir ma présence jusqu’à cet heureux hyménée qui doit mettre fin à ma vie; et, parmi cette grande gloire et ces longues prospérités que le ciel promet à votre union, de vous souvenir quelquefois de l’amoureux Sostrate. Puis-je, divine princesse, me promettre de vous cette précieuse faveur?
ÉRIPHILE.
Allez, Sostrate, sortez d’ici. Ce n’est pas aimer mon repos que de me demander que je me souvienne de vous.
SOSTRATE.
Ah! madame, si votre repos...