Quelque saugrenue que soit cette invention, elle a inspiré à Voltaire un joli conte en vers, que le poète, âgé de vingt ans, adressait à une dame contre laquelle son mari avait pris cette brutale précaution. Ce poème fut imprimé pour la première fois en 1724.
LE CADENAS
Je triomphais; l'Amour était le maître,
Et je touchais à ces moments trop courts
De mon bonheur et du vôtre peut-être:
Mais un tyran veut troubler nos beaux jours.
C'est votre époux: geôlier sexagénaire,
Il a fermé le libre sanctuaire
De vos appas; et, trompant nos désirs,
Il tient la clef du séjour des plaisirs.
Pour éclaircir ce douloureux mystère,
D'un peu plus haut reprenons cette affaire.
Vous connaissez la déesse Cérès.
Or en son temps Cérès eut une fille
Semblable à vous, à vos scrupules près,
Brune piquante, honneur de sa famille,
Tendre surtout, et menant à sa cour
L'aveugle enfant que l'on appelle Amour.
Un autre aveugle, hélas! bien moins aimable,
Le triste Hymen, la traita comme vous.
Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable,
Dans les enfers fut son indigne époux.
Il était dieu, mais avare et jaloux:
Il fut cocu, car c'était la justice.
Pirithoüs, son fortuné rival,
Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral,
Au dieu Pluton donna le bénéfice
De cocuage. Or ne demandez pas
Comment un homme, avant sa dernière heure,
Put pénétrer dans la sombre demeure:
Cet homme aimait; l'amour guida ses pas,
Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes,
Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes:
De sa chaudière un traître d'espion
Vit le grand cas et dit tout à Pluton.
Il ajouta que même, à la sourdine,
Plus d'un amant festoyait Proserpine.
Le dieu cornu, dans son noir tribunal,
Fit convoquer le Sénat infernal,
Il assembla les détestables âmes
De tous ces saints dévolus aux enfers,
Qui, dès longtemps en cocuage experts,
Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes.
Un Florentin lui dit: Frère et Seigneur,
Pour détourner la maligne influence
Dont Votre Altesse a fait l'expérience,
Tuer sa dame est toujours le meilleur:
Mais, las! Seigneur, la vôtre est immortelle.
Je voudrais donc, pour votre sûreté,
Qu'un cadenas de structure nouvelle
Fût le garant de sa fidélité.
A la vertu par la force asservie,
Lors vos plaisirs borneront son envie;
Plus ne sera d'amant favorisé.
Il plût aux dieux que, quand j'étais en vie,
D'un tel secret je me fusse avisé!»
A ce discours les damnés applaudirent
Et sur l'airain les Parques l'écrivirent.
En un moment, fers, enclumes, fourneaux
Sont préparés aux gouffres infernaux;
Tisiphonè, de ces lieux serrurière,
Au cadenas met la main la première;
Elle l'achève, et des mains de Pluton
Proserpine reçut ce triste don.
On me conta qu'essayant son ouvrage,
Le cruel dieu fut ému de pitié,
Qu'avec tendresse il dit à sa moitié:
«Que je vous plains! vous allez être sage.»
Or ce secret, aux enfers inventé,
Chez les humains tôt après fut porté;
Et depuis ce, dans Venise et dans Rome,
Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme
Qui, pour garder l'honneur de sa maison,
De cadenas n'ait sa provision.
Là, tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme,
Tient sous la clef la vertu de sa femme.
Or votre époux dans Rome a fréquenté;
Chez les méchants, on se gâte sans peine,
Et le galant vit fort à la romaine;
Mais son trésor est-il en sûreté?
A ses projets l'Amour sera funeste:
Ce dieu charmant sera notre vengeur;
Car vous m'aimez, et quand on a le cœur
De femme honnête, on a bientôt le reste.
Le plaidoyer que nous publions en ces pages a été prononcé en 1750 par un avocat de Nîmes, Freydier, en faveur d'une malheureuse que son amant forçait à se laisser cadenasser.
Le sieur Berlhe avait séduit la demoiselle Lajon. Un jour, à la veille de son départ pour un long voyage, il obligea la jeune personne à supporter l'adaptation à son corps d'une ceinture avec cadenas. C'était «une espèce de caleçon bordé et maillé de plusieurs fils d'archal entrelacés les uns dans les autres et formant une ceinture qui allait aboutir par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe avait la clef. Ce contour, qui formait l'enceinte de la prison dont il était le geôlier, avait diverses coutures cachetées au moyen d'empreintes de cire d'Espagne rouge, posées d'espace en espace. Le sieur Berlhe en avait le cachet qui était d'une gravure toute singulière et inimitable.»
Toute cette machine était construite de façon qu'à peine il restait un très petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendaient inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais les nécessités de la nature s'y étaient opposées. «Encore ce petit détroit était-il garni d'une quantité d'empreintes qui se répondant circulairement les unes aux autres, étaient comme autant de sentinelles qui veillaient à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui gardaient la porte des plaisirs, le séjour des délices.»
Le geôlier n'ayant voulu remettre ni le cachet ni la clef à la prisonnière, la demoiselle Lajon présentait une requête pour qu'il fût tenu de livrer l'un et l'autre devers le greffe et que par deux accoucheuses nommées d'office et dûment assermentées, il fût procédé à l'ouverture de ce cadenas et à la levée de la ceinture.
L'avocat Freydier, présentant cette requête devant la Cour, reprochait au sieur Berlhe ces «précautions à l'italienne» et doctoralement affirmait qu' «il est plus à propos de contenir le sexe, non par des cadenas ni par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en lui inspirant les véritables sentiments.» Les soins défiants, protestait-il, ne font pas la vertu des femmes. Et il demandait des dommages et intérêts assez considérables pour imposer au coupable la contrainte salutaire de remplir ses engagements. Il voulait dire sans doute que la demoiselle Lajon désirait contraindre ce farouche amant à devenir un mari aimable. Le beau sexe ne se décourage pas aisément: il sait qu'il a de si belles revanches à prendre!
Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette plainte légitime et nous le regrettons, car il eût été curieux de connaître sur ce point délicat l'avis éclairé de la magistrature française.
Ce plaidoyer a été réimprimé à Bruxelles en 1863, en un in-18 de XVI-55 pages; 2 planches et une préface par Philomneste Junior. Une reproduction de cette édition a été faite à Bruxelles, imprimerie de J. Rops, in-12 de XV-56 pages.
Enfin Isidore Liseux a publié en 1883 Les cadenas et ceintures de chasteté, Notice historique, suivie du plaidoyer de Freydier, avocat à Nîmes, XL-65 pages, 5 figures dans le texte.