--Oui. Ne sais-tu donc pas que si nous étions assez aveugles pour révéler notre acte téméraire à ton père, cette confession aurait pour résultat de te faire déshériter immédiatement, et que nous n'aurions pour vivre rien autre chose que l'amour, ce qui est une nourriture fort peu substantielle. Tu me diras peut-être que dans trois mois, dans six mois, le ressentiment de ton père sera aussi fort, aussi violent que maintenant. Peut être que non. Le temps, dans sa course rapide, opère beaucoup de changements, et avant cette période, il peut survenir des influences assez fortes pour adoucir et calmer, sinon prévenir entièrement, la colère de M. de Mirecourt. Enfin, Antoinette, tu sais qu'à l'âge de dix-huit ans, rien ne peut te priver de la jouissance de la petite fortune que t'a laissée ta mère, dont les désirs sur ce point ont été, heureusement pour nous, enregistrés légalement. Jusque-là,--c'est, comparativement, bien peu de temps attendre,--nous serons probablement obligés de garder notre secret.
Il y eut un long silence. De nouvelles pensées et de nouvelles craintes se précipitèrent dans l'esprit d'Antoinette, et pour la première fois se présenta à elle l'idée affreuse et pleine d'humiliation que Sternfield l'avait mariée, non par un romanesque sentiment d'attachement, mais par un froid calcul, pour des motifs d'intérêt!
Cependant, toujours avec le même calme merveilleux, elle demanda:
--Lorsque vous m'avez mariée, Audley, connaissiez vous, comme à présent, ma position?
--Sans doute, naïve enfant. Crois-tu donc qu'avec un revenu qui suffit à peine pour me tenir à la hauteur de mon rang--mes gants seuls coûtent un dollar par jour--(le Major Sternfield ne mentionnait pas ses folles dépenses au jeu)--je me serais aventuré dans le mariage sans m'assurer auparavant que ma femme possédait des charmes pécuniaires, en outre de ceux qu'elle a déjà.
--Merci, je vous suis très-reconnaissante de cette candeur. Maintenant je ne dois plus regretter avec autant d'amertume ni expier par des remords si violents, mon amour qui décline, mon indifférence à votre égard qui augmente tous les jours.
--Que ton amour pour moi augmente ou diminue, cela m'importe fort peu, Antoinette, car tu ne pourras jamais oublier que tu es ma femme.
--Il n'y a pas de danger que le forçat oublie la chaîne qu'il est obligé de porter, dit-elle amèrement.
--C'est une chaîne que tu as acceptée de ta pleine liberté.... Mais trève de sentiment. Avant de terminer cette entrevue qui, je le crains bien, a été déjà trop prolongée pour notre repos mutuel, je n'ai qu'à ajouter qu'il y a des choses que je supporterai, et d'autres que je ne souffrirai point. Ton indifférence, je la supporterai avec philosophie; mais prends bien garde d'exciter ma jalousie en t'amusant avec d'autres. Adieu!... Comment, tu ne me permettras pas de t'embrasser? Bien, qu'il en soit ainsi: ton humeur sera peut-être meilleure à notre prochaine rencontre.
Jeanne, qui se trouvait par hasard dans le corridor et qui reconduisit le Major à la porte, ne remarqua rien de particulier sur ses traits souriants; mais elle fut bien étonnée quand, allant remettre à Antoinette un message de Madame d'Aulnay qui venait d'arriver, elle aperçut l'extrême pâleur de la jeune fille.