--Et remarquez que c'est plutôt Sa Majesté qui a présenté ses hommages au lieu de les recevoir, et ce avec raison,--s'écria Sternfield qui venait de se joindre au groupe.

--Je suppose que nous allons être écrasées sous les compliments, maintenant que le roi Georges a donné l'exemple,--répliqua froidement Madame d'Aulnay en s'éloignant, car elle n'avait plus l'irrésistible Major en très-grande faveur.

Sternfield qui, jusque-là, s'était passablement amusé, n'eut pas plus tôt aperçu Antoinette avec le Colonel Evelyn, que sa bonne humeur disparut et qu'il commença à se creuser la tête pour trouver un moyen de les séparer. Etant engagé pour la danse suivante, il ne pouvait pas demander à Antoinette d'être sa danseuse, ce qui aurait été la méthode la plus sûre et la plus expéditive, en sorte qu'il fut souverainement vexé de les voir converser ensemble pendant la longue contredanse qui suivit. Sans écouter la remarque pleine d'insinuation que lui fit sa jolie partenaire, qu'elle croyait la promenade infiniment préférable à la danse, aussitôt le quadrille terminé, il la laissa sans cérémonie sur le premier siège venu, et s'avança vers Antoinette.

--Mademoiselle de Mirecourt, puis-je solliciter l'honneur de votre main pour la prochaine danse? demanda-t-il avec une politesse forcée qu'Evelyn trouva plutôt impertinente que respectueuse.

Il eut fallu voir de quelles vives couleurs se couvrit le visage de la jeune femme, et quel air embarrassé et inquiet elle avait lorsqu'elle répondit craintivement qu'elle était engagée. Dans le trouble du moment, elle oublia de mentionner le nom de celui auquel elle avait promis sa main,--personnage, du reste, fort inoffensif,--et Sternfield, concluant que c'était le Colonel Evelyn, quoique celui-ci ne se livrât que rarement, jamais peut-être, aux plaisirs de la danse, lança à sa femme un regard plein de colère, et s'éloigna.

Evelyn ne tarda pas à s'apercevoir que l'esprit d'Antoinette était occupé par des pensées entièrement étrangères au sujet de leur conversation, à la narration pourtant si pleine d'intérêt de son dernier voyage à Québec avec M. de Mirecourt. Ce fut donc presqu'un bonheur pour elle lorsque Madame d'Aulnay s'approcha, et, après avoir dit quelques mots insignifiants au Colonel Evelyn, passa à sa cousine une petite feuille de papier plié sur laquelle étaient écrits quelques mots au crayon et lui dit:

--Voici un mémoire qui t'appartient, Antoinette.

Celle-ci s'empara vivement du papier et le lut rapidement. Ce message était de Sternfield et se lisait comme suit:

"Tu pousses ma patience à bout. Viens de suite me rencontrer dans le boudoir, en haut, car j'ai à te dire des choses que tu dois savoir sans délai. A ton péril refuses ma demande, si tu ôses le faire, mais tu regretteras d'avoir poussé trop loin un homme au désespoir.

"Ton mari,
Audley Sternfield."

La teneur de ce billet et l'impudence dont Sternfield faisait preuve en y mettant la signature qui s'y trouvait, convainquit l'infortunée Antoinette que son mari n'était pas d'humeur à patienter, et d'une main tremblante elle mit le petit message en morceaux. Son agitation était si visible, qu'Evelyn ne manqua pas de faire une foule de suppositions sur les causes qui pouvaient l'avoir provoquée, car il avait vu Sternfield remettre la note en question à Madame d'Aulnay qui avait fait mine de décliner la missive, mais qui, à force de menaces, avait fini par se la laisser imposer.