--Audley, pensez-vous pouvoir me torturer ainsi sans que ma vie ou ma raison finisse par succomber?
--De grâce, pas de phrases! répondit-il froidement. J'ai peur que Madame d'Aulnay ait trouvé en toi une élève trop habile dans la science qu'elle est si bien qualifiée à enseigner.
Trop abattue pour pouvoir répliquer à cette amère raillerie, Antoinette se cacha le visage avec ses mains.
--Ecoute-moi bien, Antoinette, continua-t-il en changeant tout-à-coup de ton et de manières. Tu me trouves aussi sévère et aussi sombre parce que, de ton côté, tu ne m'as montré que peu d'amour et de sympathie. Dis-moi que tu oublies le passé, et, comme preuve de notre parfaite réconciliation, comme garantie de ma conduite à venir, laisse-moi embrasser ce front orgueilleux qui s'y est jusqu'ici opposé avec tant de dédain. Ne me refuses pas, car, je te le répète, il est dangereux de pousser si loin un homme désespéré.
N'osant pas, ou croyant qu'elle ne pouvait pas lui refuser cette petite concession, elle ne répondit pas. Interprétant favorablement ce silence, il passa son bras autour d'elle, et embrassa plusieurs fois son front et sa soyeuse chevelure.
Tout-à-coup une exclamation à la fois de saisissement et de douleur, brisa le silence qui s'était établi; et Antoinette, se dégageant brusquement des bras qui l'entouraient, aperçut le Colonel Evelyn qui, pâle comme la mort, se tenait sur le seuil de la chambre. Une seconde après, il s'était effacé; et comme Antoinette laissait tomber un regard de reproche sur son mari, elle vit sur la figure de celui-ci un sourire de triomphe moqueur qui avait remplacé la tendresse qui s'y était un instant reposée.
--Je crois, dit-il d'une voix railleuse, que le superbe Colonel Evelyn sera maintenant guéri de son amour par cette bonne leçon. Antoinette, tu pourras désormais flirter avec lui tant que tu voudras.
Lentement elle se tourna vers son persécuteur, et d'une voix perçante, d'un ton pénétrant:
--Audley Sternfield, dit-elle, vous m'avez fait tout le mal que vous pouviez me faire. Profanant le nom sacré de mari, vous n'avez été pour moi qu'un tyran barbare et sans coeur. Empêché, par de sordides motifs d'intérêt, de reconnaître notre mariage vous avez voulu me dégrader à mes propres yeux et aux yeux des autres. Eh! bien, écoutez-moi: jusqu'au jour où vous viendrez me réclamer pour votre femme devant le monde, je prends la résolution, d'éviter toute entrevue avec vous, sans plus m'occuper de vos menaces que de vos prières, car le désespoir m'a rendue indifférente. Je pars demain pour la campagne, et si vous m'y suivez pour me persécuter davantage, les portes de la maison de mon père vous seront fermées.
--Après cela, oseras-tu encore dire que tu m'aimes? demanda-t-il avec emportement.