Une crainte soudaine s'éleva dans l'esprit de Sternfield en se rappelant combien Antoinette était maintenant différente de la jeune fille rayonnante de santé qu'il avait rencontrée naguère dans les salons de Madame d'Aulnay. Que faire si la mort lui enlevait sa fiancée avant le temps où il se proposait de la réclamer pour sa femme! Il avait entendu dire que la mère d'Antoinette était morte bien jeune de consomption et que sa fille lui ressemblait beaucoup dans sa délicate beauté, mais il n'avait accordé, dans le temps, qu'une bien faible attention à cette rumeur qui lui revint en ce moment avec une nouvelle force à l'esprit; il prit en lui-même, la ferme détermination de lui épargner les scènes orageuses, les horribles persécutions dont il l'avait abreuvée jusque-là et qui, pensa-t-il, avaient singulièrement affecté la santé de son corps et ruiné son bonheur. Sous l'empire de cette tardive résolution:
--Comme je sais, dit-il, que ma présence à Valmont est pour toi un sujet d'inquiétude, je vais partir dès la pointe du jour. Je ne chercherai pas à te revoir, de crainte que nous soyons découverts. Ainsi, je vais te faire de suite mes adieux.
Elle se pencha davantage et étendit sa main qui était brûlante: le militaire éprouva comme un remords quand il y appuya ses lèvres.
--Si tu désires me voir, dit-il, écris-moi un mot. Jusque-là, je ne viendrai plus te troubler.
--Que Dieu vous bénisse, Audley!--soupira-t-elle en balbutiant, car la douceur extraordinaire dont son mari venait de faire preuve l'avait singulièrement touchée.--Je vous écrirai souvent, et je vais vivre aussi tranquille que vous puissiez le désirer.
En un moment, il avait sauté sur le petit balcon, et était aux côtés d'Antoinette. Un embrassement ardent, passionné, et il partit aussi rapidement, aussi silencieusement qu'il était venu.
Quelques minutes après, Antoinette était de retour dans la salle à dîner pour surveiller le service de la table; et M. de Mirecourt, remarquant le vif incarnat de ses traits, demandait en riant: "Où elle avait volé le fard qui recouvrait son visage?"
XXIX.
L'été avait fait place à l'automne, non pas à l'automne des autres pays avec son ciel de plomb et ses feuillages flétris, mais à notre glorieux automne canadien avec son atmosphère d'or, ses bois magnifiques et ses splendides forêts.
Avez-vous jamais remarqué, lecteurs, combien est merveilleux le changement qu'opère dans notre nature la première gelée sérieuse de l'automne? La veille, vous vous êtes couchés après avoir jeté un regard d'adieu sur les vertes collines et les bois d'émeraude; à votre réveil, vous trouvez la terre et le désert recouverts d'une couleur nouvelle. Ici, le riche incarnat de l'érable brûlé par le soleil contraste avec le jaune pâle et délicat du bouleau; là, les feuilles tremblantes et argentées du peuplier avec le safran du grand sycomore; plus loin, les baies cramoisies du chêne et les vignes somptueusement teintes qui ont un éclat encore plus vif sur le fond sombre des sapins et des tamarets. Ah! si jamais la beauté semble sourire délicieusement avant de se faner pour toujours, c'est bien dans le feuillage de nos forêts d'automne.