--Ma pauvre petite cousine! s'écria-t-elle, n'est-ce pas comme un roman, un conte de fée. Je viens de laisser mon oncle de Mirecourt qui est dans la Bibliothèque avec ce cher Colonel Evelyn: les choses marchent aussi bien que le coeur puisse le désirer.

--Et mon cher papa a donné son entier consentement?

--Oui, et c'est bien ce qu'il avait de mieux à faire,--dit Lucille d'un air significatif.--Il savait très-bien qu'après l'éclat qui a accompagné la mort de Sternfield et la divulgation du secret qui avait été si scrupuleusement gardé jusque-là, il n'aurait pu facilement te trouver un mari convenable. La bonne et honorable conduite d'Evelyn y a été, aussi, pour beaucoup. Pendant que tu étais en proie aux premières attaques de la fièvre, le Colonel est venu ici presque fou de douleur à la nouvelle du danger que tu courais. Ton pauvre père se trouvait par hasard dans la chambre où il fut introduit par la distraite Justine qui, comme les autres domestiques, semblait avoir perdu l'esprit; ils échangèrent quelques paroles ensemble, ayant eu, comme tu sais, occasion de faire connaissance dans le mémorable voyage de mon oncle de Mirecourt à Québec. Je ne sais pas exactement comment les choses se passèrent, mais toujours est-il que le Colonel Evelyn ouvrit entièrement son coeur à ton père, lui fit part de ses craintes, de ses espérances, de ses sentiments, et reçut de lui la sanction de sa demande dans le cas où tu reviendrais à la vie, ce qui, alors, paraissait très-douteux. Nous nous sommes accordés tous ensemble à ne pas courir le risque de t'agiter à ce sujet jusqu'à ce que tu fusses suffisamment rétablie pour permettre à ton fiancé de plaider sa propre cause auprès de toi.... Et maintenant, que penses-tu de mes talents en fait de diplomatie? Deux maris dans le court espace d'une année! Toutes les jeunes filles de la campagne vont être jalouses de profiter de mon hospitalité.... Mais voici ce cher tyran de Docteur. Il va être intrigué pur le degré rapide auquel ton pouls doit battre maintenant.

A un an de là, en dépit des opinions de certains amis et connaissances de la famille qui avaient obligeamment décidé qu'Antoinette devait de suite entrer dans un couvent ou se retirer sans délai en la solitude de Valmont pour y vivre et mourir dans la plus étroite réclusion, elle fut publiquement unie au Colonel Evelyn. Il est difficile de dire si ce fut la surprise ou l'indignation qui prévalut; mais plus d'une jolie Dame exprimèrent en termes peu mesurés le mépris qu'elles avaient pour le Colonel Evelyn mariant une jeune fille qui s'était rendue aussi notoire.

Nous n'en dirons pas davantage sur la destinée nouvelle d'Antoinette. Le bonheur rendit bientôt à sa délicate constitution la santé qui avait commencé à succomber si rapidement sous les vicissitudes et les épreuves de sa jeunesse. A son mari dévoué qui l'idolâtrait elle procura cette félicité sans nuages que pendant tant d'années de sa vie il avait désespéré de jamais connaître, et, en assurant son bonheur, elle fit le sien.

Louis Beauchesne qui, grâce au concours de quelques amis, fut assez heureux pour s'échapper du Canada malgré les perquisitions actives qui furent dirigées contre lui, ne revint jamais en ce pays. Il fut accueilli avec empressement en France où, à cette époque, on recevait à bras ouverts les Canadiens qui laissaient leur pays natal pour venir vivre sur le sol de la mère-patrie. Quelques années plus tard, il forma de nouveaux liens et des amitiés nouvelles qui lui procurèrent le bonheur, mais qui ne lui firent jamais oublier ceux de son enfance et de sa jeunesse.

Le savant M. d'Aulnay retourna à ses livres avec une nouvelle ardeur, après l'étrange période de trouble et de confusion qui avait passé sur son ménage. Sa jolie femme continua ses coquetteries d'autrefois et fut toujours prête à aider ses jeunes amies dans leurs affaires de coeur, mais elle professa jusqu'au dernier instant de sa carrière une prudente horreur des mariages secrets.

OEUVRES DE Mme. LEPROHON.

LE MANOIR DE VILLERAI,