En ce moment d'extrême péril, il n'y avait pas à compter avec l'étiquette de la cérémonie; prompt comme la pensée, Evelyn s'empara de sa compagne, et, murmurant à ses oreilles ces mots: "pardonnez-moi!" il la jeta sur le sol recouvert de neige. Immédiatement après, il sauta lui-même à bas de toiture, non sans avoir failli s'entortiller dans les robes, et vint tomber avec violence près d'Antoinette. Sa première pensée fut pour la jeune fille qui déjà s'était relevée et était appuyée sur un trône d'arbre, pâle de terreur.

--Seriez vous blessée? demanda-t-il avec empressement.

--Oh non, non, répondit-elle; mais les chevaux, les pauvres chevaux!

Le Colonel regarda vivement autour de lui. Où étaient-ils? Renversés au pied de la rive escarpée, mutilés et couverts de sang, mais luttant encore avec l'énergie du désespoir au milieu des rochers et des eaux peu profondes dans lesquelles ils avaient roulé.

Evelyn aimait ses jolis coursiers anglais: peut être les appréciait-il autant qu'il dépréciait les femmes; mais nous devons lui rendre la justice de déclarer qu'en cet instant tout son regret était absorbé par la satisfaction intérieure qu'il éprouvait à la pensée que la jeune fille qui lui avait été confiée, était saine et sauve.

--Prenez mon bras, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et allons chercher du secours à cette maisonnette près d'ici.

Antoinette accepta, et ils partirent.

Ils avaient à peine frappé à la porte, qu'on leur dit d'entrer, et ils se trouvèrent bientôt dans un appartement simple et modestement garni mais qui brillait par cette propreté et cet ordre avec lesquels les habitants savent pallier, sinon cacher leur pauvreté, quand elle existe. Près du grand poêle double se tenait le maître du logis fumant tranquillement sa pipe, pendant qu'une demi-douzaine de marmots aux yeux ronds, aux joues basanées, de tout âge depuis un jusqu'à sept ans, jouaient et gambadaient sur le plancher. En voyant arriver ces visiteurs inattendus, l'habitant se leva et, sans trahir par aucun signe extérieur le grand étonnement qu'il éprouvait, ôta la tuque bleue qui recouvrait sa tête et répondit avec politesse à la demande de secours que venait de lui faire Antoinette. Cependant, laissant glisser un regard plein d'anxiété sur le groupe d'enfants qui l'environnaient, il déclara avec un peu d'hésitation que sa femme ayant eu affaire à sortir, lui avait fait promettre de ne pas les laisser seuls durant son absence, parce qu'ils pourraient se brûler. Les craintes de cette mère prévoyante semblaient parfaitement justifiées par l'état du poêle qui était en ce moment chauffé au rouge. Mais Antoinette, laissant percer un sourire sur ses lèvres encore blêmes, l'assura qu'elle allait prendre bien soin des enfants durant l'absence de leur père. Celui-ci, alors, n'hésita plus, et sortit, accompagné du Colonel Evelyn.

Le premier soin de la jeune fille, lorsqu'elle se trouva seule avec le petit monde de la maison, fut de se jeter à genoux pour remercier la Providence qui l'avait si visiblement protégée dans le danger qu'elle venait de courir; puis elle se mit à consoler le plus petit de la troupe qui s'était mis à pleurer et à crier en voyant périr son père. La tâche n'était pas lourde, car il est toujours facile de gâcher les pleurs de l'enfance. Elle l'avait à peine placé sur ses genoux, que déjà il jouait avec les bijoux suspendus au cou de la jeune fille qui s'était dépouillée, à cause de la chaleur qui régnait dans l'appartement, de ses fourrures et de son manteau. Pendant ce temps-là, les autres enfants avaient fait cercle autour d'elle, et écoutaient avec une avide attention le conte d'un géant et d'une fée qu'elle leur racontait, et ne manquaient pas de la prendre elle-même pour une de ces fées charmantes dont elle parlait.

IX.