--Je ne puis vous exprimer comme il faut, Colonel Evelyn, le chagrin, que j'éprouve, pour vous aussi bien que pour la part indirecte que j'ai eue dans ce malheureux événement; ni vous dire combien je suis peinée de voir que mon souvenir sera attaché, dans votre mémoire, à une des circonstances les plus désagréables qui auront probablement marqué votre séjour en Canada.

--Ne dites, pas cela, Mademoiselle de Mirecourt, s'empressa-t il de répondre. Félicitez-moi plutôt de la bonne fortune qui a voulu que vous fussiez avec moi au lieu, de Madame d'Aulnay ou quelqu'autre femme timide dont, les craintes, traduites par des cris et des exclamations, auraient infailliblement entraîné la perte de deux vies autrement précieuses que celles d'une couple de chevaux. Je vous le répète: peu de femmes auraient pu déployer ce sang froid, cette possession d'elles-mêmes, que vous avez montrés aujourd'hui, et qui ont plus fait, pour notre salut à tous les deux mon habileté en fait d'équitation... Mais voici venir notre humble ami avec les débris de notre équipage.

Antoinette s'approcha de la fenêtre et vit leur hôte et une couple d'autres habitants qu'il avait amené avec lui pour l'aider, s'approcher, portant un devant de voiture richement sculpté ainsi que les superbes robes peau de tigre qui se trouvaient dans l'équipage lors de l'accident. Ces dernières qui avaient été imbibées par leur immersion dans l'eau furent bientôt étendues, pour sécher, sur le petit mur de pierre qui entourait le jardin, et les trois hommes se mirent alors en frais de retirer le corps de la voiture et de le placer avec les autres débris.

Pendant qu'ils travaillaient ainsi et causaient entr'eux de l'accident qui venait d'avoir lieu, ils entendirent le tintement de plusieurs clochettes, et ils virent presqu'aussitôt arriver la cavalcade de nos connaissances. Tout-à-coup, le Major Sternfield qui, on le sait, conduisait Madame d'Aulnay, apercevant la voiture brisée et reconnaissant les robes étendues à quelques pas de là, imprima un violent coup d'arrêt aux rênes qu'il tenait, sans plus s'inquiéter du cri perçant que ce mouvement avait arraché à sa partenaire, et sauta à terre. De suite, faisant signe aux hommes de s'approcher, il les pressa de questions et en reçut des informations qui le rassurèrent ainsi que Madame d'Aulnay dont la terreur, aux premiers indices de l'accident, avait été extrême. Sternfield l'aida à descendre de la voiture; ils entrèrent dans la maison qu'on leur avait indiquée, et où ils furent suivis par les autres touristes, également curieux et en proie à une grande excitation.

Comme bien on le pense, chacun s'empressa d'offrir ses sympathies et ses félicitations à Mademoiselle de Mirecourt de ce qu'elle était saine et sauve. La plupart des messieurs furent également sincères dans leurs condoléances au Colonel Evelyn sur la perte de ses magnifiques chevaux; mais celui-ci reçut ces expressions de regret avec plus d'impatience que de gratitude.

On tint ensuite conseil sur la manière dont s'effectuerait le retour à la maison des acteurs de la scène qui venait de se passer. Il fut décidé que le domestique de Madame d'Aulnay donnerait sa place, à l'arrière, au Major Sternfield qui, en retour, céderait à Antoinette celle qu'il occupait près de Madame d'Aulnay. Evitant instinctivement les voitures dans lesquelles il y avait quelque Dame, Evelyn trouva la moitié d'un siège dans un cutter déjà presque rempli par le majestueux Dr. Manby et un autre officier; mais il parvint à s'y maintenir jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à Lachine.

Là ils arrêtèrent, pour se reposer et prendre quelques rafraîchissements, à un hôtel passablement commun, mais qui était le seul dans le village; heureusement, le Major Sternfield, avec une prévoyance digne des plus grands éloges, avait fait placer dans une des voitures un large panier rempli de vins choisis et d'autres rafraîchissements qui furent accueillis avec joie, cela va sans dire.

Le coucher du soleil si hâtif en hiver éclairait de ses derniers feux la maison de Madame d'Aulnay, quand les touristes s'arrêtèrent devant la porte. Des adieux pleins d'amitié furent échangés de part et d'autres, puis chacun se sépara pour retourner chez soi.

Cependant, avant de prendre congé, le Colonel Evelyn pressa avec bonté la main d'Antoinette, et manifesta encore une fois l'espoir que le lendemain la verrait complètement remise des effets de la terreur qu'elle avait éprouvée durant la journée.

Moins satisfait, le Major Sternfield insista auprès de Madame d'Aulnay pour avoir la permission d'entrer avec elles dans la maison, ou au moins de revenir le même soir. Tout en souriant, Lucille refusa péremptoirement cette double demande, déclarant que la pâleur de Mademoiselle, de Mirecourt démontrait à l'évidence qu'elle avait besoin d'un repos immédiat et absolu.