--Mon opinion,--répondit M. d'Aulnay en désignant d'un signe de tête les deux jeunes gens qui causaient à mi-voix dans l'embrasure d'une fenêtre,--mon opinion est que vous devez les laisser tranquilles: c'est le meilleur moyen de les rendre plus désireux que vous-même de remplir vos voeux. Il est vrai que je ne m'entends que très-peu dans le caractère ou les singularités des femmes; mais j'ai lu les ouvrages de ceux qui ont étudié la question à fond; ils sont tous d'accord à affirmer que c'est une chose très-difficile que de forcer une jeune fille à aimer contre sa propre volonté. Sans doute ces auteurs vont plus loin: ils disent que, la mettre en garde contre ou lui défendre d'aimer tel individu, c'est le moyen le plus sûr et le plus efficace de la faire s'attacher à lui.

M. de Mirecourt ne put s'empêcher de sourire à l'exposition de cette doctrine qui, suivant lui, pouvait très-bien avoir été exagérée; mais il avait assez de respect pour les opinions de M. d'Aulnay, pour accepter le conseil qu'il lui avait donné de laisser sa fille tranquille pendant quelque temps au sujet de son mariage, convaincu que ce serait le meilleur moyen d'en amener la réalisation.

Il n'aurait certainement pas été aussi confiant dans la vérité de cette théorie, s'il eût pu seulement entendre la conversation qui se tenait à quelques pas plus loin, et dans le cours de laquelle, en réponse à l'aveu que venait de lui faire Antoinette de son amour pour le Major Sternfield, Louis renonçait pour toujours à l'espérance d'obtenir sa main, et lui promettait en même temps, avec cette générosité naturelle qui formait le trait saillant de son caractère, de faire tout son possible pour l'aider et la favoriser.

Malgré l'état affreux des chemins, M. de Mirecourt partit le lendemain matin, et après son départ, Antoinette, pour se soustraire aux idées qui la harassaient, prit sa broderie; ses doigts se mirent à fonctionner avec autant de rapidité que si son esprit n'eut pas eu d'autre préoccupation plus grave que celle de former sur le canevas des lys et des roses. Penchée sur son ouvrage, l'esprit aussi occupé que ses doigts, elle n'entendit pas la domestique lui annoncer un monsieur, et ce ne fut que lorsqu'elle se trouva dans les bras de Sternfield qu'elle s'aperçut de sa présence.

Surprise et saisie, elle se dégagea brusquement, et, les joues rouges:

--Pourquoi faites-vous cela, Audley? demanda-t-elle.

--Pourquoi je n'embrasserais pas ma femme! répéta-t-il avec un rire forcé: voilà, Antoinette, une question passablement singulière.

--Ecoutez-moi bien! dit-elle à la fois avec douceur et avec fermeté,--et cette fois aucun tremblement ne se fit sentir dans sa voix, aucun mouvement nerveux ne se manifesta dans ses manières.--Je vous répète ce que je vous ai déjà dit, que jusqu'à ce que notre mariage soit avoué devant le monde, je ne serai pour vous rien autre chose qu'Antoinette de Mirecourt.

--Tu es méchante et cruelle de me traiter ainsi! répéta-t-il avec aigreur.

--Pas du tout, Major Sternfield! s'écria Madame d'Aulnay en s'avançant vers eux. Antoinette a parfaitement raison, et si je vois que d'ici à l'époque qu'elle vient de mentionner vous agissez de manière à l'incommoder ou à l'attrister, soyez bien convaincu que, malgré l'estime que je vous porte, malgré ce que j'ai fait et ce que je ferais encore pour vous, je serai obligée de me priver du plaisir de vous voir dans ma maison. Rappelez-vous qu'Antoinette est sous ma protection, et que je dois la garantir contre les chagrins inutiles et les contrariétés qu'on voudrait mettre sur sa route.