--Evitez toute précipitation, s'écria Madame d'Aulnay. Après la scène terrible d'hier, réfléchissez sérieusement avant d'entreprendre une pareille démarche. Antoinette, ton père peut te renier, te déshériter immédiatement. Le major Sternfield même, quelque excité qu'il soit en ce moment, ne peut manquer de partager mon opinion, de condamner un semblable procédé. La voie doit être préparée d'avance, ton père calmé et mis en humeur de recevoir plus favorablement une communication de ce genre. N'ai-je pas raison, Audley?

Sternfield, qui ne désirait nullement voir sa femme déshéritée, n'eut pas de peine à comprendre la justesse de ces remarques, et il répondit affirmativement; mais d'un air sombre.

--Eh! bien, puisqu'il en est ainsi, nous devons être plus tolérants les uns vis-à-vis des autres. Vous, Audley, promettez de ne considérer Antoinette que comme votre fiancée, jusqu'à ce que la répétition de votre mariage dans l'Eglise Catholique l'ait rendue entièrement votre femme.

Sternfield ne répondit pas et s'approcha d'une fenêtre où il se livra aux pensées sombres qui l'agitaient. Ces constantes allusions sur le même sujet lui donnaient de l'inquiétude et le mettaient mal à l'aise. Après un moment de sérieuse réflexion, il retourna à la place où sa jeune femme, pâle, se tenait encore.

--Antoinette! s'écria-t-il, c'est une bien dure épreuve que vous m'infligez, Madame d'Aulnay et toi, et toi-même tu m'aurais méprisé, si mon coeur ne s'en était pas d'abord révolté; néanmoins, si tu le désires, je m'y soumettrai. En retour, vous devez me promettre toutes les deux,--que dis-je?--vous devez jurer que vous garderez le secret de notre mariage, jusqu'à ce que je croie le temps opportun pour le divulguer.

Madame d'Aulnay, sans prendre le temps de réfléchir, répondit aussitôt:

--Certainement: je ne vois rien de mal en cela. Je vous promets, Audley, de la manière la plus solennelle, qu'il en sera comme vous le désirez. Mais, excusez-moi un instant: Jeanne est à la porte, attendant mes ordres.

--Antoinette, c'est maintenant à ton tour, dit le Major Sternfield à sa femme dès que Madame d'Aulnay eut laissé la chambre. Je viens de consentir à sacrifier, pour le moment, l'autorité et les priviléges d'un mari, à te considérer, à te traiter--c'est bien dur!--comme une étrangère, au lieu de ma chère femme comme tu l'es réellement. En retour de ce sacrifice, engage-toi à ne jamais laisser pénétrer le secret de notre mariage, à ne jamais permettre à Madame d'Aulnay de le divulguer, jusqu'à ce que je t'en aie donné l'autorisation.

--O Audley! répondit-elle en l'implorant, pourquoi nous environner d'un plus grand mystère? Hélas! ne nous sommes-nous pas déjà assez cachés sous le voile du secret?

--Cela doit être pourtant, chère, pour ton repos et pour le mien. Mais ce mystère, comme tu l'appelles, ne sera pas de longue durée, car mon impatience à te faire publiquement ma femme, à t'appeler telle, empêchera tout délai inutile. Promets cela, alors!