Un long silence suivit ces remarques; et, après avoir fait asseoir sa femme, le militaire la laissa sans lui dire un mot de plus.
Quelques minutes après, elle le vit près d'une gracieuse brunette, lui parlant à voix basse avec toute l'attention qu'il avait coutume de lui accorder à elle-même. Un sentiment de malaise inexprimable s'empara d'elle à cette vue; mais elle fut assez forte pour le combattre résolument et accepter le premier danseur qui se présenta. Pendant la danse, ses yeux se dirigèrent involontairement vers l'endroit où se trouvait Audley. Il était à la même place où elle l'avait aperçu d'abord, penché vers sa jolie compagne, jouant avec une fleur qu'elle lui avait donnée de son bouquet, et augmentant, par ses chuchotements et ses flatteries, la rougeur qui couvrait les joues de la jeune fille. Alors une douloureuse angoisse vint frapper Antoinette au coeur; mais trop fière pour se trahir, elle accepta le supplice d'une autre danse avec un monsieur ennuyeux. Ce cotillon fut bientôt terminé, et les notes mesurées d'un menuet,--si différent de la rapide polka, de la valse et du galop de notre époque,--se faisaient à peine entendre, que Sternfield était déjà en place avec sa même partenaire. Antoinette souffrit tout cela courageusement. Un autre danseur se présenta, mais quoique, sous prétexte de fatigue, elle n'acceptât pas son invitation, il resta près d'elle, sans se laisser décourager par le silence qu'elle semblait déterminée à garder, et résolu de l'avoir pour danseuse au moins une fois durant la soirée: ce qui ne tarda pas à arriver, car la musique d'une contre-danse qui succédait au menuet s'étant fait entendre, elle se mit en place, bien qu'à contre-coeur. Par un jeu assez désagréable du hasard, l'endroit où elle se trouvait était près d'un sofa où Sternfield, avec son inévitable partenaire, était assis. Pendant tout le temps que dura cette danse qui lui sembla interminable, elle dût paraître indifférente devant ces deux personnes qui semblaient en ce moment si exclusivement occupées l'une de l'autre. Malgré la proximité où ils se trouvaient, Sternfield ne jeta pas même les yeux sur sa femme. Pendant qu'elle les épiait ainsi, à l'insu de tout le monde, elle ne put s'empêcher de faire en elle-même ces tristes réflexions:
--Cet homme est-il bien réellement mon mari? Dois je voir tout cela, supporter, sans me plaindre, toutes ces douleurs, dans cette soirée surtout qui est la dernière que nous aurions pu passer ensemble d'ici à plusieurs semaines peut-être?.... Conduisez-moi dans l'autre chambre, il fait trop chaud ici, dit-elle tout-à-coup à son partenaire qui, remarquant, sur la fin de la danse, l'extrême pâleur de ses traits, lui demandait si elle se sentait indisposée.
Ce fut avec un grand soulagement qu'elle entra dans un petit boudoir destiné à l'usage spécial de sa cousine et qui, en ce moment, était heureusement vacant. Pour se donner quelques instants de solitude, afin de rendre à ses yeux et à sa voix le calme qu'ils devaient avoir, elle accepta avec empressement l'offre que son partenaire lui fit d'aller lui chercher quelques rafraîchissements.
Il avait à peine laissé l'appartement, qu'un bruit d'éperons retentissants avertit Antoinette de l'approche de quelqu'un. C'était le Colonel Evelyn qui, contre son ordinaire, avait accepté l'invitation de Madame d'Aulnay pour cette soirée. Sans apercevoir Antoinette, il se jeta sur le canapé d'un air profondément ennuyé. Ses yeux, qui se promenaient autour de la chambre, aperçurent enfin la jeune fille; il se leva aussitôt.
--Vous ici, Mademoiselle de Mirecourt, et seule, encore! dit-il.
--Je ne fais qu'entrer. M. Chandos est allé me chercher du café et des gâteaux.
Le Colonel Evelyn s'aperçut de suite que l'indifférence de ses manières était affectée, qu'il y avait, dans la pâleur de ses joues, dans le frémissement de ses belles lèvres, quelque chose qui rappelait la promenade mémorable qu'ils avaient faite ensemble, et l'intérêt qu'elle avait su lui inspirer alors. Au lieu de s'esquiver tranquillement de la chambre, comme il avait l'habitude de le faire quand le hasard le plaçait en tête-à-tête avec une jolie femme, il s'approcha plus près d'Antoinette, et, tout en disant quelques-unes de ces banalités de conversation qu'il savait pourtant généralement éviter, il s'étonna de la singulière expression de tristesse qu'il remarquait pour la première fois sur sa figure.
--Vous vous êtes bien tôt lassée de la danse, ce soir? dit-il après quelques instants de silence.
--Oui; il faut que je conserve mes forces pour mon voyage de demain. Je dois partir pour Valmont aussitôt après le déjeuner.