--Trève de ces épithètes et de ces plaisanteries, répliqua Antoinette d'un air affligé et indigné. Cette personne a été pour moi, dès ma plus tendre jeunesse, une gouvernante, une amie, une mère; et je serais une ingrate si je permettais qu'on fit un pareil usage de son nom en ma présence, quand je puis l'empêcher.

--Oh! assez, ma chère enfant. Cette indignation est en pure perte; car je suis prête, si tu le désires, à en parler désormais et à la regarder comme une perfection. Mais ne perdons pas notre temps en disputes, quand nous avons à parler de choses infiniment plus intéressantes. N'avons-nous pas parfaitement réussi dans tous nos plans? Nous devons partir demain matin, pour profiter des beaux chemins, avant qu'une tombée imprévue de neige les rende impraticables. A présent, laisses le sourire revenir sur tes traits, tâches de paraître comme autrefois, afin d'empêcher ton père de retirer sa permission.... Et maintenant que nous avons un moment à nous, je m'étonne de ne pas te voir m'assiéger de questions, au sujet de ton cher, adorable et tyrannique mari!... Mais, quoi! ce nom te fait tressaillir comme s'il te terrifiait! Tu es devenue singulièrement nerveuse.

--Eh! bien, qu'as-tu à me dire sur son compte? demanda Antoinette à voix basse.

--Qu'est-ce que j'ai à te dire! répéta ironiquement Madame d'Aulnay. Est-ce ainsi qu'une jeune mariée qu'on idolâtre doit s'enquérir du plus joli et du plus charmant mari qu'une femme puisse avoir?

--Je ne suis pas aussi enthousiaste que toi, Lucille; de plus, tu oublies qu'il y a à peine deux jours j'ai reçu de lui une lettre dans laquelle il me disait que sa santé est assez bonne. Mais, puisque tu veux absolument que je te questionne sur son compte, dis-moi donc comment il a passé le temps durant mon absence?

--Le fait est--répondit Madame d'Aulnay, en toussant, comme pour cacher son embarras--le fait est qu'il n'aurait pas été habile en vivant retiré comme un ermite: le monde aurait pu soupçonner quelque chose. Aussi, pour qu'il n'en parût pas, il a agi comme d'habitude, comme si de rien n'était.

--Comme il a agi pendant la dernière soirée que j'ai passée à la ville? continua Antoinette dont les traits venaient de se couvrir d'une vive rongeur causée par la peine et le ressentiment que lui causait le souvenir de cette pénible circonstance.

--Oh! oui, je sais à quoi tu fais allusion. J'ai vu moi-même ses indignes coquetteries avec une ou deux des jeunes filles présentes, et je l'ai ensuite fortement grondé pour cela. Je lui ai dit, entr'autres choses, que tu avais fait preuve de trop de bonté et de patience, et que ce que tu aurais eu de mieux à faire, aurait été de t'amuser avec quelque partenaire de ton goût, pour combiner ensemble le plaisir de l'amusement et celui de la vengeance. Mais, ma chère Antoinette, le regard sombre et furieux qu'il me lança me glaça presque de terreur. "Ecoutez-moi bien, Madame d'Aulnay, m'a-t-il dit. Puisque vous voulez le bonheur de votre cousine, ne lui donnez jamais un pareil conseil. Si vous le faites et si elle agit d'après ce conseil, la conséquence en sera que vous aurez, toutes les deux, à vous en repentir le jour même où elle commencera à mettre ce système en pratique."--"Hein! Major Sternfield, vous êtes un vrai tyran! répondis-je un peu irritée; Barbe-Bleue n'était pas de la moitié aussi méchant que vous."--"Ne parlez pas avec autant de légèreté, Lucille!" répliqua-t il en m'appelant, avec une grande impertinence, par mon nom de baptême. "J'aime sincèrement, comme tout homme le doit, la femme que j'ai choisie pour être la compagne de ma vie, et je ne puis pas plus lui permettre de jouer avec mes affections qu'avec mon honneur." N'est-ce pas, chère Antoinette, que, en dépit de ses fautes, c'est un homme irrésistible?

Antoinette ne fit d'autres réponses qu'en laissant percer un faible sourire sur sa figure et qu'en faisant un léger, un très-léger mouvement de tête.

--Et qui, crois-tu, s'est récemment informé de toi très-particulièrement et avec beaucoup d'intérêt? Devines; je te le donne en vingt. Quoi, tu n'en peux venir à bout? Eh! bien, je vais te le dire: ni plus ni moins que l'insensible, l'invulnérable Colonel Evelyn. Que te figures-tu qu'il ait eu l'audace de me dire, un après-midi que je me promenais en voiture près de la Citadelle [3] pour aller entendre le nouveau corps de musique? Après s'être informé de toi et avoir appris que tu étais en bonne santé et que je m'attendais à t'avoir encore prochainement avec moi, il se lança dans une diatribe du même genre à peu près que celle dont vient de me gratifier ta gouvernante. Il prétendit que tu étais une jeune fille candide et sans expérience, que je devais veiller sur toi avec un soin jaloux et te diriger avec une grande prudence. Je crois qu'il se dit autorisé à parler ainsi à cause de remarqués un peu légères qui auraient été faites sur ton compte et sur celui de Sternfield à la table d'hôte des officiers, quoique je ne puisse m'imaginer ce qui a pu donner lieu à ces remarques.... Mais! Ciel qu'as-tu donc, Antoinette? comme tu parais fiévreuse! Tiens, laisses à ta femme de chambre le soin de faire ta malle, et descendons au salon.