--Eh! bien, l'invitation a été, pour ne pas dire plus, très-équivoque. Hier soir, je rencontre le Major Sternfield dans la rue; après m'avoir félicité sur l'acquisition de mes nouveaux chevaux et demandé s'ils étaient bien dressés, il m'informe que Madame d'Aulnay organise une promenade et qu'elle ne peut pas s'en passer.
--Qu'il est malicieux ce Major Sternfield! exclama Madame d'Aulnay. Colonel, je n'ai pas besoin, j'espère, d'expliquer ou de nier ce fait: vous me savez incapable d'une semblable impolitesse.
--J'en suis bien sûr, répliqua-t-il avec gravité. L'hospitalité que Madame d'Aulnay sait si bien exercer vis-à-vis les étrangers que le hasard a conduits dans son pays est une réfutation suffisante. Mais mon but principal, en venant, est de savoir à quelle heure vous voulez que mon équipage et mon domestique--qui, vous le savez, sont toujours à votre disposition--soient ici. Le Major Sternfield, malheureusement, n'a pas pris le temps de me renseigner sur ce point important.
--Quels que superbes qu'ils soient, je n'accepterai pas les chevaux sans leur maître,--reprit Madame d'Aulnay qui paraissait piquée au vif. Je sais qu'en général vous ne vous souciez guère de la société des Dames; néanmoins, je suis certaine que vous êtes trop bien élevé pour venir en personne refuser une invitation que vous fait l'une d'elles, surtout lorsqu'elle vous dit qu'agir ainsi serait la chagriner et la mortifier.
Le Colonel Evelyn paraissait être dans une grande perplexité. Son but, en venant ce matin-là chez Madame d'Aulnay, était effectivement, ainsi qu'il l'avait dit, de mettre ses chevaux à sa disposition et de s'assurer à quelle heure il devait les lui envoyer. Il pouvait en avoir un autre, connu de lui seul peut-être: celui de voir Antoinette à son arrivée; mais se joindra aux touristes était une chose qu'il n'avait nullement prévue. Aussi, la Dame insistant, il répondit:
--Comme de raison, puisque Madame d'Aulnay est assez bienveillante pour ne pas entendre raison, je ne puis que me rendre à ses désirs; mais je crains bien qu'après la catastrophe survenue dans la dernière excursion de ce genre à laquelle j'ai pris part, aucune Dame ne soit assez intrépide pour m'accompagner.
--Vous vous trompez, Colonel. Sans aller plus loin, en voici deux qui sont désireuses de partager les gloires et les périls de votre équipage. Qu'en dis-tu, Antoinette?
La jeune fille fit, en rougissant, un signe négatif de la tête; mais le Colonel Evelyn, sans remarquer ce mouvement, reprit:
--Oh! Mademoiselle de Mirecourt est une héroïne dans toute la force du terme; et si pareil accident devait jamais m'arriver encore, je suis assez égoïste pour désirer l'avoir alors avec moi: c'est son calme merveilleux qui noue a sauvés....
--Joint à l'habileté et à la présence d'esprit du Colonel Evelyn, répondit Madame d'Aulnay avec un charmant sourire. Mais qu'en dis-tu, Antoinette--continua-t-elle, animée du désir soudain de punir Sternfield de sa dernière escapade--qu'en dis-tu? si tu donnais au monde, et particulièrement au Colonel Evelyn, une nouvelle preuve de courage en montant aujourd'hui encore dans sa voiture!