--Et pourquoi, je vous le demande, pourquoi me séparer de ma femme quand j'ai tant de choses à lui dire, quand nous avons si peu de temps à rester ensemble?

--Pour vous punir, Major Sternfield, d'avoir rempli avec tant de mauvaise foi mon message auprès du Colonel Evelyn.

--Quoi! il est venu se plaindre, notre puissant, notre grave, notre révérend Colonel! dit Sternfield en éclatant de rire.

--Non pas: ce n'est que par un pur hasard que j'ai découvert votre supercherie.... Mais, grand Dieu! est-ce que vous voulez nous faire casser le cou en irritant et maltraitant mes jolis chevaux à ce point? Donnez-moi les rênes de suite, car je crois qu'il est dangereux de vous les confier quand vous êtes d'une humeur aussi maussade.

Sternfield obéit silencieusement, et pendant longtemps rien autre chose que de courtes monosyllabes s'échappa de ses lèvres.

De leur côté, le Colonel Evelyn et sa jolie compagne n'étaient pas aussi muets, et ce fut un grand bonheur, pour Antoinette du moins, de se trouver loin de la surveillance immédiate de son mari, car elle aurait eu plus tard à expier ses fautes et celles de Madame d'Aulnay.

Leur conversation, au début, ne roula que sur des banalités; mais dès qu'ils furent sur le chemin de Lachine, le souvenir de leur mésaventure s'éleva tout-à-coup dans leur esprit. Une légère émotion passa sur le front du Colonel.

--Que nous l'avons échappé belle! s'écria-t-il. Dites-moi, Mademoiselle de Mirecourt, quelles étaient vos pensées,--c'est-à-dire si vous étiez en état de vous en rendre compte,--pendant cette course effrayante qui aurait pu amener notre entière destruction?

Il y eut une pause de timide réserve, car une confession de ce genre à un homme qui était presque un étranger pour elle l'embarrassait quelque peu; mais enfin, moitié souriante, moitié sérieuse, elle répondit:

--Je pensais à la mort, et je tâchais de m'y préparer.