--Dois-je ou ne dois-je pas vous faire connaître un peu l'histoire de ma vie? je ne pourrais, sans cela, me justifier de l'imputation d'éviter et de détester votre sexe. Oui, je vais vous la dire; mais remarquez bien que vous ne devez pas la répéter à Madame d'Aulnay ni à aucune autre Dame de sa trempe: je me repose sur vous, car je sais que vous ne pouvez vous rendre coupable de manquer à la parole donnée.

"Je ne vous dirai pas que je n'ai jamais connu l'amour et les caresses d'une mère: ma vie perdue en fait assez preuve. Orphelin dès l'enfance, je n'ai conservé de cet âge si tendre d'autres souvenirs que ceux que m'ont laissés ma vie de collège, un tuteur indifférent, un frère fier et altier plus vieux que moi. Bref, je parvins à l'âge viril sans soins. Mon frère ayant recueilli les propriétés de famille, je choisis la carrière des armes, et j'entrai dans la vie avec un coeur qui, malgré sa rude éducation, était capable de prodiguer un ardent retour à celle qui aurait gagné son amour.

"L'occasion s'en présenta bientôt. Je fis la connaissance d'une jeune Demoiselle aimable et de bonne famille. Je ne vous vanterai pas sa beauté; je me contenterai de vous dire que, belle comme vous êtes, Mademoiselle de Mirecourt, elle l'était davantage. Je la demandai en mariage et fus accepté par elle et par sa famille; quoique sans fortune, j'avais des influences de famille assez puissantes pour assurer mon avancement dans la carrière que j'avais embrassée. Le jour était fixé, le trousseau de ma fiancée tout prêt. Ayant quelques jours de loisir, je résolus d'aller faire une visite au toit paternel pour faire mes adieux à mon frère. Il me reçut avec assez de bienveillance, mais il me railla parce que je me mariais aussi jeune. Quelque peu froissé par ses sarcasmes, je saisis, dans ma vanité de jeune homme, le portrait de ma fiancée que, comme tous les amoureux, je portais sur moi; je le présentai triomphalement à mon frère et je lui demandai si cette charmante figure n'était pas une raison suffisante pour me décider à briser avec la vie de garçon? Il regarda longtemps et avec attention la miniature qu'il me remit enfin, en remarquant brièvement qu'en effet c'était "une belle personne."

"Lorsque, le lendemain matin, prêt à partir, j'allai lui faire mes adieux, il était dans la salle et en habit de voyage, ce qui me surprit beaucoup. Il m'informa nonchalamment qu'il était appelé par des affaires à ***--mais les noms ne sont pas nécessaires--dans le même village où demeurait ma bien-aimée. Heureux de cette nouvelle, j'exprimai la satisfaction que j'aurais de lui faire faire sa connaissance, et de lui prouver en même temps combien la miniature que je lui avais montrée était encore, en beauté, bien loin de la réalité. Rien, dans l'insouciance qu'il manifesta quand je le présentai à ma fiancée, dans les paroles qu'ils échangèrent alors, ne fut de nature à m'avertir du danger qui me menaçait. De temps à autre, mon frère, avec cette nonchalance qui lui était naturelle, se présentait dans son salon; mais je n'avais aucune raison pour m'en plaindre: au contraire, j'en étais fier.

"Un soir, il me dit tranquillement qu'il désirait me faire un joli cadeau de frère, que ce présent n'était ni plus ni moins de me donner, à moi et à mes héritiers, et pour toujours, les terres de Welden Holme, une magnifique propriété qui faisait partie des biens de la famille. Ma reconnaissance fut aussi illimitée que ma crédulité. Je retournai au vieux domaine avec les papiers qu'il me donna pour aller voir l'avocat de la famille. Cet homme était lent, minutieux: il me retint plus longtemps que je ne l'avais pensé.

"Je revins la veille du jour fixé pour mon mariage. Comme de raison, je me rendis directement chez ma fiancée. Grand Dieu! jugez de mon étonnement, en lisant une mystérieuse consternation sur le visage des domestiques, lorsque je demandai à la voir. Sa mère, une femme respectable et à cheveux gris, vint à moi. Elle me dit de me résigner et de pardonner, que ma fiancée était maintenant la femme de John Evelyn, Lord Winterstown!

"J'écoutai tout patiemment, presque stupidement, tant ma douleur et ma surprise étaient grandes. Elle m'informa ensuite qu'ils avaient été mariée trois jours auparavant et étaient en ce moment à faire un long voyage. A cette nouvelle accablante, je saisis le portrait de la jeune fille, ainsi que les papiers qui me rendaient effectivement possesseur des propriétés par lesquelles mon frère voulait m'indemniser de l'enlèvement de ma femme, et je les jetai au feu.

--"Dites-leur, m'écriai-je, dites-leur ce que je viens de faire de leurs dons!

--"Oh! ne les maudissez point!" interrompit la mère toute pâle et tremblante. "Ne maudissez point ma fille!"

--"Non! répliquai-je, mais je les livre tous les deux au châtiment de leurs remords!