Ce n'étaient ni le froid ni aucune indisposition physique qui avaient fait pâlir les joues d'Antoinette, mais bien les douleurs morales qu'elle éprouvait. Cette promenade qu'elle venait de faire avait été pour elle, en allant et revenant, remplie d'événements. Le charme puissant qu'Evelyn avait exercé sur elle en la laissant lire dans son coeur orgueilleux, et contre lequel elle avait lutté avec efforts, lui montrait qu'elle était capable d'un amour encore plus vif, plus profond que celui qu'elle avait accordé à Audley Sternfield. Son mari lui-même dont l'affection patiente et pleine d'attentions aurait pu servir de bouclier invulnérable à sa jeunesse inexpérimentée contre les piéges dangereux qui environnaient sa position exceptionnelle, au lieu de la protéger centre la jalousie, l'irritation et les autres mauvais sentiments qui le dominaient pour le moment, favorisait au contraire cette impression, sans plus s'occuper de la douleur qu'il infligeait à cette nature tendre et sensible pour laquelle le langage du reproche était si nouveau, sans même prendre garde à la rapidité terrible avec laquelle s'affaiblissait son influence morale sur elle.
L'heure douloureuse du réveil au sentiment de la réalité était enfin arrivée pour elle. Après une longue et silencieuse rêverie,--pendant laquelle tous les plus petits événements, tous les moindres épisodes qui avaient marqué ses relations avec Audley depuis leur première rencontre jusqu'à sa promenade de ce jour-là se présentèrent à son esprit,--elle joignit tout-à-coup les mains et, avec une angoisse indicible:
--Hélas! mon Dieu! je ne l'aime pas! murmura-t-elle.
Quel terrible, mais quel inutile aveu dans la bouche d'une nouvelle mariée!
Et cependant, quels abîmes de misère plus profonds l'environnaient encore! Comme elle aurait dû prier Dieu, le matin et le soir, de l'en préserver! Ce danger, c'était d'aimer un autre que celui qui était maintenant son mari. Oui, quoique son affection, ou plutôt, sa préférence pour Audley se fût évanouie comme tombe le brouillard au matin d'un beau jour, elle lui devait fidélité, et tous les sentiments de son coeur, de droit lui appartenaient, à lui.
Ah! une voix intérieure lui avait-elle conseillé d'éviter désormais le Colonel Evelyn comme s'il eût été son plus mortel ennemi?--lui avait-elle fait voir que cette fière nature qui avait eu sur elle une si étrange influence, était, hélas! trop dangereusement attrayante? Il faut le croire, car, se couvrant la figure avec ses mains, et comme honteuse de la faiblesse que ses paroles accusaient, elle s'écria:
--Non, je ne dois plus jamais voir Evelyn!
XXII.
Une semaine s'écoula assez tranquillement. Sternfield, qui avait recouvré un peu de sa bonne humeur et qui avait, en outre, reçu de sévères leçons de Madame d'Aulnay, s'était mieux comporté. Le Colonel Evelyn, de son côté, avait envoyé aux Dames quelques volumes très-intéressants, mais il n'était pas venu les voir. Un après-midi, cependant, que, n'attendant aucune visite, elles s'étaient mises à leur ouvrage, Jeanne vint apporter la carte du militaire.
--Qu'est-ce que cela signifie donc? s'écria Madame d'Aulnay: assurément, il doit être épris de toi, Antoinette. N'est-ce pas malheureux que....