Cependant, Geneviève ne s'aperçut pas de l'attention particulière dont elle était l'objet de la part du Capitaine de Chevandier, qui aurait été extrêmement affligé s'il eut su qu'elle n'avait seulement pas remarqué l'abondance de ses cheveux lissés, sa belle moustache, ou la classique régularité de ses traits.
Sur ces entrefaites arriva Durand qui s'empressa de leur offrir l'hospitalité, et il le fit avec une aisance et une politesse exquise. Les préjugés aristocratiques de de Chevandier furent en quelque sorte choqués par l'arrivée sur la scène de cet hôte roturier; mais ses airs de grand seigneur produisirent aussi peu d'effet sur le mari que ses regards d'admiration en avaient fait sur la femme. Quant nos trois amis se furent reposés et rafraîchis, ils prirent leur congé, et en revenant notre Adonis militaire s'abandonna à d'amers regrets sur ce que «cette charmante petite créature avait pour destinée de passer toute sa vie au milieu des vaches, des volailles et autres choses semblables.»
Aussitôt qu'ils furent partis, Durand annonça à sa femme qu'il pensait aller à Montréal pour y acheter des épiceries et autres articles de nécessité, ainsi que pour voir le marchant à qui il avait coutume de vendre la plus grande partie des produits de sa ferme, et il lui demanda si elle aimerait à l'accompagner.
--Quoique nous n'ayons cette année ni beurre, ni volailles à vendre, je puis, ma petite femme, te donner quelques piastres, que tu pourras dépenser en rubans, dans les beaux magasins,--ajouta-t-il en souriant, car il s'attendait à ce que Geneviève accepterait son offre avec empressement: attendu qu'un voyage à la ville, même sans la perspective d'avoir à y dépenser quelques dollars, était alors considéré par les femmes d'Alonville comme un insigne privilège.
Elle réfléchit un moment, hésita, puis, à la surprise et au désappointement de son mari, elle refusa, alléguant pour raison qu'elle ne savait pas comment elle agirait avec les Lubois. Elle pensait que si elle allait à la ville sans leur faire une visite, pour remercier madame Lubois du grossier bijou à l'ancienne mode qu'elle lui avait envoyé comme cadeau de noces, la famille la taxerait peut-être d'ingratitude, et que d'un autre côté, si elle se présentait avec son mari à leur résidence, renommée par ses exclusions, on les considérerait peut-être comme de désagréables visiteurs. Donc, pour sortir de ce dilemme, elle avait résolu de rester à la maison, d'autant plus que Paul ne devait être absent que quelques jours.
Le lendemain du départ de son mari, Geneviève, qui aimait beaucoup le grand air, et qui ne pouvait imaginer de plus douces jouissances que celle de s'asseoir pendant quelques heures sur un banc dans le jardin ou à l'ombre du grand orme qui ombrageait si agréablement sa demeure, à écouter les ramages des oiseaux et des insectes, prétexta un ouvrage de couture, et s'enfuit derrière le grand arbre dont le tronc la dérobait aux regards des passants et dont le feuillage la protégeait contre les rayons du soleil.
Elle avait été élevée dans une ville sombre et malpropre de France, (car quoique l'on dise, l'on rencontre des villes sombres et malpropres dans cette partie favorite du globe); il n'y avait donc rien de surprenant ue la campagne fût pour elle un monde inexploré, aussi délicieux que nouveau. Comme elle jouissait de sa fraîcheur, de sa beauté, de ses parfums! comme chaque nouvelle phase de cette vie faisait naître en elle une admiration qu'elle n'osait exprimer hautement, de crainte de paraître ridicule! Cette prédilection était peut-être la cause du peu de progrès qu'elle faisait dans la science de la tenue d'un ménage, car malgré qu'elle fût en personne dans sa cuisine, ou milieu des fritures, des étuvées ou des grillades ou à son lavage, ses pensées se tournaient avec passion vers l'air pur et frais du dehors, le bruissement des branches au-dessus de sa tête; et elle pensait en elle-même, non sans soupirer, combien elle préférerait un morceau de pain et une tasse de lait au milieu d'un si délicieux repos, aux somptueux banquets apprêtés avec tous les soins et l'habileté de l'art culinaire.
N'ayant que peu de choses à faire dans son ménage, elle avait célébré le premier jour de l'absence de Paul, en prenant son dîner des mets que nous venons de mentionner, chose qui convenait bien à ses servantes qui, passionnées elles aussi pour fair la dolce far niente, étaient bien aises de se sauver de l'ouvrage en se servant des mêmes mets pour leur dîner et en y ajoutant un morceau de viande froide. Puis elle prit une paire de pantoufles qu'elle brodait pour en faire présent à son mari, assurée qu'elle était qu'il les trouverait aussi utiles que belles, et s'installa dans son coin au pied du vieil orme.
Il faisait un temps délicieux. Souvent elle s'arrêtait dans son ouvrage pour promener ses regards des belles collines pourprées qui se trouvaient dans le lointain aux superbes couleurs des bois d'automne, des nuées mélangées d'or et d'azur qui se déroulaient au-dessus de sa tête aux lames rejaillissantes du beau et majestueux Saint-Laurent. Un calme parfait régnait dans la nature. Les oiseaux avaient déjà pris leur essor vers des climats qui leur offraient un autre été, et le silence n'était rompu que par le bruissement des feuilles qui tombaient de temps à autre.
Tout-à-coup, cependant, le bruit d'un pas qui approchait lui fit lever les yeux, et elle aperçut près d'elle le capitaine de Chevandier, la casquette à la main, un sourire engageant sur les lèvres. Ses manières étaient courtoises, sans affectation. Geneviève écouta, sans se déranger, quelques observations qu'il fit sur la température, la campagne et la chasse. Le temps s'écoula d'une manière si agréable que lorsqu'il partit, elle ne s'aperçut pas qu'il y avait près d'une heure qu'ils étaient en conversation.