Armand le regarda avec un air de reproche tel que son ami se hâta d'ajouter:
--Pour l'amour de Dieu, Armand, pardonne-moi; mais de te voir ainsi tracassé et affligé, je ne sais vraiment plus ce que je dis ni ce que je fais. Oh! mon ami, je sens que je pourrais pleurer comme une femme, au spectacle que tu m'offres.
Et il pesa tendrement sa main sur celle de son compagnon, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes.
--Mais, diantre! dit-il brusquement en chassant à la hâte ces marques de sensibilité, je ne suis pas venu ici pour jouir de jérémiades, mais pour voir si je ne pourrais pas t'être de quelque service... Il ne faut pas prendre feu si vite parce que je te dis cela! Je sais bien que si je t'offrais de l'argent à titre de prêt, tu me dirais, ainsi que tu n'as cessé de me le répéter, que si tu avais eu l'intention de l'accepter, tu ne m'avais pas fait connaître si ouvertement tes besoins, quoique, è la vérité, à ta place, je ne me retrancherais pas d'une manière aussi absurde dans ma dignité. Cette autre chose que j'ai à te proposer, quelque chose que tu peux accepter sans le moins du monde porter atteinte à cette indépendance dont tu es si fier. J'ai écrit à mon cousin Duchesne qui demeure à Québec et qui est un des meilleurs avocats de la capitale; il te recevra volontiers de suite dans son bureau, et il te donnera tous les avantages possibles, beaucoup plus que ne t'en offrait M. Lahaise. Le fait est qu'ayant entendu parler avantageusement de ton caractère et de tes capacités, il a hâte de t'avoir avec lui.
Soupçonnant de quel source de bons offices à laquelle on pouvait attribuer l'intérêt que lui témoignait M. Duchesne, Armand secoua la tête.
--Belfond, dit-il, j'en ai fini avec les hésitations et les incertitudes, et j'ai fermement résolu d'abandonner la profession que j'avais choisie dans des temps plus heureux.
--Non, non, tu ne feras pas cela Armand! tu n'agiras pas aussi lâchement. Ecoute-moi. Vends ton ménage, le produit de la vente paiera non-seulement ton transport et celui de ta femme à Québec, mais il te restera encore de l'argent. Arrivés là, prends une chambre dans une maison de pension respectable et tranquille, et puis entres de suite dans le bureau du cousin Duchesne. Si tu es trop fier, trop opiniâtre pour me faire le plaisir de m'emprunter ce que je sais que tu seras bientôt en état de me remettre, il t'en restera assez pour commencer, et à Québec comme à Montréal tu trouveras de l'ouvrage de copiste. Duchesne m'a promis qu'il te tr procurerait beaucoup d'écritures, et si la chose devient nécessaire, tu prendras une couple d'écoliers chez toi le soir. En un mot, fais n'importe quoi plutôt que de renoncer à la profession dont tu as maintenant parcouru une longue étape de la route aride et épineuse, à cette profession qui peut définitivement te conduire à l'honneur et à la fortune.
--Mais, murmura Armand, le succès est si douteux et le temps d'épreuve si long! Je suis capable d'obtenir de suite quelque situation ou quelque place de commis qui me rapportera un bon salaire.
--Et puis après? Dans cinq ans d'ici tu seras peut-être encore commis, avec le même salaire: néanmoins, ce serait une heureuse idée si tu n'étais pas entré dans une autre carrière. Ecoute, Armand: promets d'essayer ce que je te propose?
--Te rappelle-tu, Rodolphe, cette époque de notre vie de collège, hélas! déjà si lointaine, qui fut témoin du commencement de notre bonne amitié et dont cependant le premier pas fut cette affreuse bataille où je sautai sur toi comme un bull-dog? De même qu'alors j'étais aux abois, harassé, désespéré, environné de troubles et d'ennemis, de même je le suis encore aujourd'hui.