Il était tard, le soir, lorsqu'ils y arrivèrent. Lespérance, qui connaissait parfaitement la vieille cité de Champlain, les conduisit dans une auberge à bon marché dans la basse-ville où ils eurent le loisir de rester en attendant qu'ils trouvassent une maison de pension.
Après que Délima, épuisée par la fatigue de la route, se fût retirée pour la nuit, Lespérance aborda Armand.
--Maintenant, lui dit-il gaiement, viens avec nous; viens, nous allons demander des pipes et des verres, et nous allons passer une bonne nuit... Allons, mon bon, ne secoues pas la tête d'une façon aussi négative. Pense au temps agréable que nous avons eu hier à l'auberge de La feuille d'érable, et tu n'en as pas été la miette plus mal le lendemain matin!
--C'est la première nuit que j'aie passée de cette manière, et je suis fermement convaincu, Lespérance, que ce sera la dernière. Il est tout-à-fait inutile d'insister, car aucune persuasion, aucune raillerie, ne me feront changer de détermination.
Malgré cela, le tentateur persistait encore: il ne voulait pas mener Armand dans aucun excès, il désirait simplement passer ensemble une agréable et joyeuse veillée. Mais entre Durand et celui qui cherchait à achever sa perte s'élevait, comme un bouclier et une sauvegarde, la noble et calme figure de Gertrude.
Le lendemain notre héros trouva, à un prix assez modique, une maison de pension qui avait l'air assez confortable, et il s'y installa sans délai avec sa femme. Il chercha ensuite M. Duchesne, et sur la présentation d'une lettre qui lui avait été remise par Belfond, il fut reçu avec beaucoup de politesse et installé de suite dans le bureau qui ne différait de celui qu'il avait occupé à Montréal qu'en ce que celui-ci était plus sombre et plus malpropre.
Il va sans dire que Délima se fâcha et grommela. Elle trouva que les côtes étaient trop escarpées et trop glissantes, les rues étroites et sales, les magasins petits et mesquins dans leur extérieur, quoiqu'on sût parfaitement bien y extorquer l'argent des gens. Comme la santé de Délima était délicate, le jeune mari écouta ces plaintes bien qu'elles fussent puériles, avec plus d'égard et de sympathie qu'il ne lui en avait montrés dans ces derniers temps. Il s'empressa de consulter un médecin d'expérience qui, ayant trouvé l'état de santé très-précaire, prescrivit une diète généreuse, du bon vin et une promenade en voiture tous les jours lorsque la malade serait incapable de marcher.
Soit par l'effet de l'entière séparation d'avec madame Martel,--ce parfait brandon de discorde,--ou par l'effet des espérances d'une maternité qui approchait, il s'opéra un grand changement dans l'humeur de Délima: son caractère subit une douce influence. Il y eut bien encore de puériles chagrins et des plaintes pour que le Docteur Meunier en perdît quelques fois patience; mais le vieil esprit d'arrogance et d'agression disparut. Sa dépendance d'Armand était maintenant portée jusque dans ses plus petits détails. Ainsi, lorsqu'approchait l'heure de son retour du bureau, elle s'asseyait près de la fenêtre pour le voir arriver, s'il était en retard, ce qui arrivait quelques fois lorsqu'il avait des commissions, elle lui faisait des reproches de sa négligence et de son indifférence, prétendant qu'il ne venait tard que parce qu'il trouvait ennuyeux le temps qu'il passait avec elle.
Pour quelqu'un qui aurait eu des dispositions moins généreuses et moins douces qu'Armand Durand, tout aurait été pénible et intolérable, mais il trouva une excuse à ces tracas dans la santé maladive de sa femme dans sa condition solitaire et isolée. Ils n'avaient pas d'amis et de connaissances à Québec, et ils n'en firent pas. Armand connaissait quelques avocats et des étudiants dont il avait rencontrés quelques-uns à Montréal, mais l'intimité n'alla pas plus loin qu'au salut ou peut-être à une poignée de main lorsqu'il les rencontrait dans la rue. Heureusement pour Délima que son hôtesse était une douce et excellente personne, mais les soins de son ménage, joints à l'occupation de ses pensionnaires et de trois petits enfants, ne lui laissaient que peu de loisir pour tenir la conversation avec sa nouvelle pensionnaire.
Le jour de l'an était arrivé: l'astre du jour brillait dans toute sa splendeur, et quoique le froid fût vif, le ciel était sans nuages et les chemins superbes. Les rues étaient remplies de chevaux de toutes couleurs et de voitures de toutes descriptions, chargées principalement de messieurs, car en ce jour de fête toute spéciale la partie féminine de la population reste à la maison pour recevoir les visites.