--C'est tout de même, dit-il une perspective peu amusante pour un individu qui pense sérieusement à se marier.

--Mais, mon pauvre Victor, pourquoi faire le plongeon si vous le redoutez tant? Parfois j'ai véritablement peur que vous et ma capricieuse fille ne soyez très-heureux ensemble.

--Il est trop tard à présent pour penser à cela, trop tard pour se rétracter! murmura-t-il. Depuis bien des années j'ai résolu qu'elle serait ma femme: j'ai reposé mes espérances, mon coeur et mes désirs sur ce rêve; je ne puis l'abandonner aujourd'hui, quand bien même il devrait me rendre malheureux!

Probablement que l'astucieuse madame de Beauvoir savait cela, car elle ne se serait pas hasardée à se jouer d'un parti dont elle estimait la valeur à un si haut degré. Elle avait étudiée le caractère de Victor de Montenay et en était venue à la ferme conviction qu'en faisant voir un peu d'indifférence, elle avancerait bien plus son projet favori, qu'en montrant trop d'empressement.

Quelque temps après sa sortie du collège, de Montenay avait formellement demandé la main de Gertrude. Flattée par les attentions d'un cavalier fort élégant recherché par la moitié des jeunes filles du même âge qu'elle, et influencée par les conseils et les arguments de sa mère qui appréciait tout particulièrement la fortune du jeune homme, elle penchait vers cette union. On prit un engagement, lequel fut le prélude d'autres d'une nature moins amicale et dans lesquels Gertrude montrait toujours la capricieuse indépendance de son caractère, et son fiancé son arbitraire jalousie.

Un jour, à la fin d'une de ces querelles, Gertrude changeant tout-à-coup un accès de sanglots en un silence plein de froideur, informa ceux qui l'écoutaient tout étonnés, madame de Beauvoir et Victor, que l'engagement était rompu, et que dorénavant elle se considérerait aussi libre que s'il n'avait jamais existé.

En vain de Montenay, qui était réellement attaché à elle, implora son pardon; en vain madame de Beauvoir, alarmée du danger de perdre un si bon parti, lui fit des remontrances et la gronda: la jeune fille demeura inexorable. Finalement, plus par sympathie pour les larmes de sa mère (madame de Beauvoir en avait toujours à sa disposition) que pour les sollicitations de Victor, elle consentit à une espèce d'engagement conditionnel, par lequel il était stipulé qu si aucun d'eux ne changeait d'idées avant la fin de l'année, le mariage aurait lieu; mais en même temps, il fut convenu que chaque partie resterait libre d'en agir comme le trouverait bon.

Après cet arrangement, les choses se passèrent un peu moins orageusement entre nos deux jeunes gens. Il devint moins exigeant, par conséquent elle fut moins irritable. Partout où l'on voyait Gertrude, on était certain de trouver de Montenay; il la suivait comme son ombre. On regardait généralement, dans le cercle où ils étaient, leur mariage comme une chose certaine, et de Montenay proclamait partout l'affaire comme un fait décidé, pensant que cette démarche serait un moyen très-efficace de tenir à l'écart les autres prétendants.


VIII