--Oui, un de cette espèce, c'est autant que la destinée puisse favoriser notre maison, car toi, mon jeune neveu, tu n'as certainement aucune inclination de ce genre.

--Armand, de quel côté penchent tes idées? demanda le père.

--Eh! bien, je pense d'abord à ce que Paul appelle un sombre cachot de bureau. Là je pourrai épousseter les pupitres et les tabourets, en attendant que je devienne juge ou procureur-général.

--Tu n'as pas besoin de rire, Armand, en disant cela! reprit avec gravité madame Ratelle. Quelques-uns des plus grands hommes du Canada ont été des fils de cultivateurs, et je pense que tu as autant de chance qu'un autre. Dieu merci! le talent naturel et la persévérance rencontrent souvent leur juste récompense, même dans ce monde méchant. ....Mais il faut, mes garçons, que je voie à préparer pour votre souper de bons biscuits que vous saurez apprécier, juge ou cultivateur.

Le même automne, Armand fut installé dans le bureau de Joseph Lahaise, avocat éminent de Montréal, homme affable, doux et honnête. De son côté, Paul, tout joyeux de se trouver enfin délivré de son esclavage de collège, se levait au point du jour et partageait avec son père les travaux de la ferme, y déployait une ardeur et y trouvait une jouissance qui firent beaucoup de plaisir à celui-ci. Le fusil et la ligne ne furent pas non plus négligés, et quelques fois, lorsque Durand le voyait revenir après une demi-journée passée en excursion de chasse ou de pêche, ou qu'il contemplait sa charpente athlétique, sa robuste santé, montrant tant de capacités pour les âpres jouissances de la vie, il ne pouvait s'empêcher de penser en soupirant à son autre fils qui était à sécher sur des livres ennuyeux dans un obscur et triste bureau. Alors il se prenait presque à désirer qu'Armand eût fait un autre choix.

Voyons maintenant comment ce dernier s'accommodait de sa nouvelle position.

L'étude du Droit, quoique sèche et pleine d'aridité, ne lui déplaisait pas trop; puis son père indulgent, aimant à faire les choses convenablement, lui donnait assez d'argent pour rencontrer amplement ses besoins, lesquels étaient, à la vérité, raisonnables et modérés. Il demeurait chez une respectable mais humble famille où il n'y avait pas d'autres pensionnaires: les repas y étaient excellents et abondants, le linge sans réplique, et madame Martel, l'hôtesse, brillait par sa politesse et ses manières.

La vie ne pouvait certainement s'ouvrir pour les deux frères d'une manière plus agréable! Se pouvait-il qu'il y eût des écueils sous des eaux aussi limpides, du moins pour l'un d'eux?

Madame Martel n'avait ni fille, ni soeur pour épousseter les ornements de faïence qui ornaient sa corniche, ou pour arroser et tailler les géraniums et les rosiers de tous les mois qui fleurissaient avec tant de profusion dans ses fenêtres à vitres petites et propres. Cependant, Armand, revenant un jour à sa pension, quelques semaines après qu'il s'y fût installé, aperçut, en se rendant à sa chambre, dans la salle d'entrée, une jeune fille occupée à coudre près de la fenêtre.

Lorsqu'il entra elle ne releva seulement pas la tête, et tout ce qu'il vit en jetant un rapide coup-d'oeil sur elle fut qu'elle était gracieuse de taille et extrêmement bien mise. Cependant, au souper, madame Martel la lui présenta.