--M. Armand Durand, vous avez le coeur aussi dur qu'une pierre.
--Vraiment, ma femme, je pense que c'est au contraire un jeune homme tranquille, doux et obligeant.
--Et moi, mon mari, je crois que tu es un gros benêt de lourdaud; et à présent que nous avons dit chacun notre pensée, passe-moi ce qui reste de toasts.
André, qui savait que les accès de mauvaise humeur de sa femme ne duraient pas longtemps, se rendit avec beaucoup de gentillesse à cette injonction, et la bonne entente fut bientôt rétablie.
Lorsque Délima se mit à table le lendemain, elle était pâle et abattue, mais notre héros avait trop de préoccupations pour lui accorder la sympathie que madame Martel trouvait sans doute qu'elle méritait. Il éprouvait une crainte vague d'avoir été en partie cause de l'indisposition, de la mélancolie de la jeune fille, et cette crainte le porta à éviter d'aborder ce sujet; en sorte qu'il fut bien reconnaissant à M. Martel de se tenir dans le passage à fumer sa pipe pendant qu'il était à la porte et souhaitait le bonjour à Délima à qui li donna la main, le matin de son départ. Ce pauvre M. Martel se doutait aussi peu de la reconnaissance d'Armand que de la colère concentrée de sa femme contre son manque de tact, laquelle fit explosion quelques moments après dans la cuisine où il était allé la rejoindre. Armand n'aimait pas à s'amuser de son monde. Il était trop honorable pour encourager chez une jeune fille un sentiment d'affection auquel il ne pourrait peut-être jamais répondre, sentiment qui, quoiqu'il eût quelques fois flatté son amour propre, n'avait cependant jamais touché son coeur.
A Saint-Étienne où demeurait la famille Belfond, on menait une vie très-gaie. On y employait le temps par une succession d'innocents plaisirs: les pic-nics, les excursions par terre et par eau, les visites entre les familles du voisinage se succédaient sans interruption. Armand y était toujours bien accueilli et comptait comme un des favoris, d'abord parce qu'il était aimé de Belfond, l'orgueil et l'espérance de la famille, et ensuite parce que madame Belfond, dont la pénétration d'esprit était très-subtile, avait deviné la valeur morale de l'ami de son garçon et voulait encourager leur intimité par tous les moyens en son pouvoir. Deux ou trois demoiselles étaient aussi parmi les invités, mais mademoiselle de Beauvoir brillait par son absence. Madame Belfond lui avait écrit elle-même; mais Gertrude, prétextant un engagement conclu avec son oncle, M. de Courval, pour passer quelque temps à Alonville, s'était excusée de ne pouvoir accepter pour le présent l'invitation dont cependant elle se prévaudrait plus tard.
Une après-dînée, Armand arrêta au bureau de poste pour s'informer s'il y avait quelque lettre à son adresse, et on lui remit un petit billet. On voyait que l'écriture, quoique irrégulière et évidemment déguisée, était celle d'une femme. Il l'ouvrit avec l'espérance intime que ce ne fût pas une nouvelle phase de l'abattement de Délima, et il lut:
«Armand Durand, comment pouvez-vous vous abandonner si entièrement à une impie gaieté, pendant que votre bon père qui vous affectionne tant est sur son lit de mort? Hâtez-vous de venir, ou vous arriverez trop tard!»
Il n'y avait pas de signature, pas même une initiale.
Cependant le jeune homme devint pâle comme un mort au pressentiment subit qu'il eut que l'auteur du billet disait la vérité, et il prit la résolution de partir à l'instant même pour Alonville. Si c'était un tour qu'on lui jouait, une visite chez son père ne lui donnerait pas de fatigue, et si on lui disait la vérité!... mais cette supposition était si terrible, qu'il n'osait s'y arrêter.