Lorsque celui-ci se vit seul, il se leva vivement et commença à marcher de long en large dans la chambre. Dans un de ses brusques mouvements il fit tomber un vieux portefeuille en cuir qui se trouvait sur la table; en se baissant pour le ramasser et son contenu qui, en tombant, s'était répandu sur le plancher, il remarqua une lettre cachetée à son adresse et de l'écriture bien connue de sa tante. Il l'ouvrit. Elle lui faisait un pressant appel de venir de suite sans perdre une minute près du lit de mort de son père, et elle ajoutait que celui-ci le demandait constamment.

--Ah! Paul, mon bon frère! marmotta-t-il entre ses dents serrées: l'énigme a été bien vite déchiffrée. Voilà pourquoi les lettres ne me sont point parvenues? Quel compte nous avons à régler ensemble?

Il reprit sa promenade, tenant la lettre dans sa main, ses regards tournés vers la porte, désirant ardemment voir entrer son frère pour donner cours à la colère qui le remplissait. Armand était en ce moment dans une disposition d'esprit très-dangereuse.--Dans de pareilles circonstances, des hommes bien moins exaspérés que lui ont commis des meurtres.--Il prévoyait vaguement que la colère aurait l'avantage sur lui, que Paul était prompt et violent et que rien ne pouvait faire penser quel serait le résultat d'une altercation avec lui. Cependant il était déterminé, si Paul entrait, d'avoir une explication avec lui ce soir-là, à cette heure même. Enfin, on tourna la poignée de la porte: le coeur d'Armand tressaillit.

--Ah! le voilà enfin, le traître de la maison, se dit-il.

Non, ce n'était point Paul, mais bien madame Ratelle.

Elle regarda ardemment son neveu dans l'espérance de trouver sur sa figure des signes d'une plus grande tranquillité d'esprit; mais, au contraire, l'excitation du jeune homme avait augmenté et ses yeux étaient encore plus éclatants de colère.

--Est-ce que ceci est bien de nature à me rendre plus calme? répondit-il en lui présentant la lettre qui était tombée du portefeuille. Voici l'ordre que vous m'avez envoyé de venir en toute hâte dire un dernier adieu è mon pauvre père! Paul mon frère n'a pas cru que ce fût nécessaire de me l'envoyer comme il a fait des autres. Mais il me rendra compte de tout cela, et bientôt encore, car je l'attends d'une minute à l'autre, et je préférerais, ma tante Françoise, qu'il n'y eut pas de témoins à notre entrevue. En tout autre temps vous serez la bienvenue dans cette chambre.

--Ce sera comme tu le désires, mon cher Armand, mais avant il faut que tu viennes avec moi voir ton cher père qui est enseveli. Je suis venue te chercher dans cette intention.

Ne crains pas d'y rencontrer Paul, car je l'ai envoyé en commission.

Sans dire un mot Armand suivit sa tante à travers le passage, dans la chambre toute tendue de draps blancs et éclairée de cierges où reposaient les restes de Paul Durand. Il y régnait une grande solennité, mais rien du repoussant qu'offre ordinairement la mort, car le cultivateur avait l'air de reposer d'un sommeil tranquille. Les traces de souffrances avaient disparu de sa figure et ses traits réguliers étaient devenus calmes, doux et paisibles. La tante et le neveu s'agenouillèrent pieusement de chaque côté du lit, et au moment où Armand relevait sa figure qui n'exprimait en ce moment qu'un profond chagrin et les yeux remplis de larmes, madame Ratelle avança le bras par-dessus le corps du défunt, lui saisit la main et la plaçant sur la poitrine inerte du mort: