Le jeune Durand secoua la tête en signe de doute.

--Dans l'un comme dans l'autre cas, observa-t-il, je ne trouve pas que la compensation soit suffisante.

--Peut-être que je ne le trouve pas non plus, mais à quoi sert de se plaindre contre la destinée? Il est vrai que quelques hommes renversent cette règle et s'arrangent de façon à se donner tous les torts, mais il faut qu'ils aient une volonté de fer eu un robuste tempérament qui leur soit propre.

--Je déteste de me quereller avec les femmes! répliqua brusquement Armand.

--Moi aussi, et la conséquence c'est que madame Martel règne ici en souveraine. Il est vrai que, de temps en temps, je lui dis ma façon de penser, mais ça ne lui fait ni chaud ni froid. A tout prendre c'est une épouse active, soigneuse, qui tient la maison et le linge en bon ordre. Quant à sa langue, je n'en fais pas plus de cas que du chant du serin qui est au-dessus de votre tête. Essayez, mon ami Armand, à suivre mon exemple, et vous n'en serez que plus heureux.

La perspective qu'on exposait ainsi aux yeux de notre héros était moins que réjouissante, et il s'étonnait en lui-même de ce que les maris déserteurs ne fussent pas plus nombreux. Cependant il était jeune, favorisé d'une assez bonne constitution et d'un heureux appétit; il se mit donc à faire honneur aux bonnes choses que Martel lui avait si cordialement procurées, et il s'aperçut que du moins elles chassaient ses sensations de malaise physique intense, quoiqu'elles ne pussent alléger la sourde douleur qu'il portait dans son coeur.

Pendant quelque temps, le calme se répandit sur la demeure. Mais un jour que madame Martel et Délima étaient sorties pour aller dans les magasins, André vit de suite, à leur retour, sur le front menaçant de sa chère épouse, que la trêve tirait à sa fin. Armand, qui avait été retenu au bureau, n'arriva que tard. En voyant que sa jeune femme recevait froidement son salut souriant, il s'assit et attendit la tempête qui approchait, mais pas avec le même calme philosophique que Martel.

--J'aimerais à avoir une nouvelle toilette, Armand, dit tout-à-coup la jeune femme d'un ton pétulant.

--Mais tu en portes actuellement une qu te va à la perfection et te rend charmante.

--Je ne te demande pas de compliments; c'est de l'argent que je veux.