Charles II possède un grand nombre de jardins et de lieux de plaisance hors de la ville de Madrid; ce sont des endroits renfermant beaucoup de gibier. Personne ne peut y chasser, quel que soit son rang. Un jour il envoya auprès de nous le comte chargé de pourvoir à nos besoins; il lui avait donné l'ordre de nous conduire à ce rendez-vous de chasse et de nous y laisser chasser. Cet endroit est situé à six milles de la ville de Madrid. On y trouve une grande maison qu'on appelle le Pardo[70]; son père l'avait fait construire. C'est une grande maison dominant la rivière de Manzanarès qui passe à Madrid. Ce lieu de chasse abonde en bêtes sauvages telles que daims, sangliers, lapins; ces animaux sont d'autant plus nombreux que personne ne peut chasser dans toute la partie réservée au roi; elle est gardée pour lui seul et il n'accorde à aucune personne de son entourage l'autorisation d'y chasser. On prétend que la permission qu'il nous donna était une faveur qu'on ne l'avait jamais vu accorder auparavant à personne. On raconte même que l'ambassadeur de France et celui d'Allemagne sollicitèrent cette faveur et qu'il la leur refusa.
[70] Le Pardo est situé à 12 kilomètres de Madrid, sur la rive droite du Manzanarès.
Il y a aussi dans cette chasse une espèce de loups plus grands que celui de notre pays; c'est un grand loup de couleur fauve, plein de férocité et de force. Nous cherchâmes à le voir pendant que nous chassions en cet endroit, mais ne pûmes y parvenir. Un jour que le roi alla chasser, il tua un de ces animaux et le fit transporter à son palais. Dès qu'il fut arrivé, il nous envoya chercher pour le voir, car il savait que cette espèce n'existait pas dans notre pays. Ils appellent cette espèce de loups lobo (loup) et la petite espèce qui se trouve chez nous, ils la nomment el sorrah[71]. Ils attribuent à la grande espèce la force et la férocité. Peut-être est-elle la même qu'on dit exister en Égypte. L'animal a la grosseur, ou à peu près, du tigre (nemr.)
[71] En espagnol, zorra signifie la femelle du renard.
Cette ville, c'est-à-dire Madrid, bien qu'elle eût été la résidence de quelques-uns des ancêtres du roi (Charles II), n'avait pas atteint le degré de civilisation et de grandeur auquel elle est parvenue aujourd'hui; l'on n'y voyait pas ces rues larges et spacieuses. Avant le règne du père et de l'aïeul de ce souverain, la résidence royale était une ville appelée Valladolid, à trois journées de Madrid. Quand son aïeul se fixa dans la nouvelle capitale, la population s'accrut et avec elle augmenta le nombre des bâtisses et des habitations; car la plupart des chrétiens notables de l'Espagne y habitent avec le roi et quiconque possède une province ou une ville y laisse quelqu'un chargé de le représenter.
Les marchés de cette ville sont très grands et très vastes, et pleins de marchands, d'acheteurs et de marchandises, d'artisans et de gens de métier de l'un et de l'autre sexe. A ces marchés se rendent tous les habitants des villages et des hameaux voisins de Madrid; son territoire embrasse, en effet, un grand nombre de villages.
Les villageois apportent à la ville toutes les sortes d'aliments, de comestibles et de fruits qui se vendent. Le pain même, sauf une faible quantité, ne se fabrique pas à Madrid, et la plus grande partie de ce qui s'en consomme vient des villages du dehors. Ce sont les femmes qui se chargent de cet approvisionnement: elles apportent le pain, montées sur des bêtes de somme et, assises sur le dos de leurs bêtes, elles stationnent dans le marché pour le vendre. Quelques-unes d'entre elles se rendent dans les maisons pour fournir à chacune la quantité dont elle a besoin, car il est d'usage chez les chrétiens qu'aucun d'eux ne pétrit chez lui et toutes ses provisions sont tirées du marché.
Il y a au marché un nombre considérable de boutiques où l'on fait cuire les mets et les apprête pour les étrangers, les gens de passage et les voyageurs qui n'ont pas de domicile habituel. L'homme entre dans les boutiques et commande à la femme qui s'y trouve de lui servir tel mets qu'il désire: viande, poulets, poisson ou autre, suivant ses goûts et son appétit. Il mange et boit; puis il paye à la femme le prix de ce qu'il a consommé.
On trouve dans ce marché une quantité innombrable de viande d'animaux sauvages et d'oiseaux morts sans avoir été égorgés[72]; quelques-uns sont encore en vie, à la disposition des personnes qui désirent recueillir le sang pour le manger.