Robernier, par Montfort (Var),
le 31 mars 1884.

VOYAGE EN ESPAGNE

D'UN

AMBASSADEUR MAROCAIN

(1690-1691)


DU PORT DE LA MONTAGNE DE TAREQ[1]

[1] Djebel Târeq, d'où nous avons fait Gibraltar.

C'est la montagne appelée Mont de la Conquête, parce qu'elle fut le point de départ de la conquête de l'Andalos lorsque Târeq, à qui Dieu fasse miséricorde! y aborda. Le passage de Târeq dans ce pays s'effectua après que Moûsa ebn Nosayr, Dieu lui fasse miséricorde! eut expédié dans la péninsule des détachements de cavalerie par l'ordre de l'émir El Walîd, fils d'ʽAbd el Malek. Moûsa gouvernait alors l'Ifriqiyah[2] au nom d'El Walîd, et Târeq commandait à Tanger pour Moûsa. Entre Youliân (Julien), préfet de la partie de l'ʽadouah[3] qui longe la mer, et entre Moûsa avaient été échangés des rapports d'intimité et une correspondance ayant pour objet d'inviter le général musulman à franchir (le détroit) et à pénétrer dans l'île Verte. Moûsa écrivit à El Walîd pour lui faire part de ces sollicitations. «Rends-toi compte (de l'état) du pays au moyen de quelques détachements de cavalerie,» lui répondit le khalife. Il conduisit une expédition, fit un riche butin et des prisonniers et retourna au pays de Barbarie, où la guerre contre les Berbers infidèles réclamait sa présence. Quand ceux-ci eurent embrassé l'islamisme, après un horrible pillage et la perte d'un grand nombre de leurs femmes et de leurs enfants emmenés en captivité, les incursions furent peu à peu dirigées contre les infidèles de l'Andalos. Le premier détachement étant revenu sain et sauf et chargé de butin, Moûsa s'occupa d'en faire passer un autre l'année suivante. Le narrateur a dit: Lorsque Julien invita Moûsa à envahir l'Andalos, on rapporte que le chef musulman se transporta auprès du Commandeur des Croyants El Walîd, fils d'ʽAbd el Malek, qu'il informa de cette démarche; mais le khalife lui défendit d'y donner suite: «N'expose pas à l'aveugle les Musulmans.—Émîr des Musulmans, reprit Moûsa, je n'enverrai que mon esclave Târeq avec les Berbers. S'ils sont vainqueurs, nous profiterons de la victoire; s'ils succombent, nous serons indemnes de tout dommage envers eux.» El Walîd lui ordonna alors de partir et de mettre ce projet à exécution.