Dans le voisinage de l'église se trouve aussi, du côté du nord, un endroit destiné à la sépulture des ancêtres du roi actuel, depuis le règne du père du fondateur de l'église, Charles-Quint qui se fit moine, jusqu'à Philippe IV, père de Charles II. Ils sont ensevelis dans un caveau souterrain voûté; on y descend par de nombreuses marches en marbre rouge, très solides et très habilement faites. Leurs tombeaux sont des cercueils de marbre, dorés; chaque cercueil est élevé entre deux colonnes, et porte le nom du monarque qui y est enseveli. Le nombre des rois enterrés dans cet endroit, ainsi que celui de leurs femmes, est de cinq, attendu que l'usage est de n'enterrer dans ce lieu de sépulture que le roi qui laisse un héritier du trône après lui. Quant à ceux d'entre eux qui meurent sans postérité ou qui n'héritent pas du trône, ils sont enterrés dans un autre endroit, qui n'est pas le même, mais s'en trouve voisin aussi. Telles sont leurs coutumes en ce qui regarde la sépulture.
Tout autour de cette église s'étendent tous les bâtiments qui lui sont nécessaires pour l'alimentation des habitants et de ceux qui y séjournent: moulin pour moudre le blé, cuisine, tannerie, et toutes les installations des peuples civilisés. Il y a aussi un grand nombre de magasins et de locaux pour les médicaments, les onguents, les boissons et les eaux.
Le tout est entouré d'un grand jardin renfermant des ruisseaux, des canaux, des arbres de forme étrange, et dont les moines ont la jouissance.
Autour de l'ensemble de cette église et du jardin est un lieu de chasse pour le roi, clos par une très haute muraille en pierres. On prétend qu'il a trente-trois parasanges de circonférence[118]. A chaque deux étapes (masâfah) est un endroit comprenant une maison avec un jardin, où le roi fait la sieste lorsqu'il chasse. J'en ai visité une partie lors de notre arrivée à l'Escurial, le roi nous ayant invités à aller voir ce lieu, qui lui plaît beaucoup.
[118] La parasange équivaut à 4 milles ou une heure de cheval au pas ordinaire. Le mille étant égal à environ 1 kil. 476, ce pourtour serait de près de 195 kilomètres.
L'Escurial est pour les Espagnols un des édifices qu'ils mettent dans leur pays au nombre des merveilles, attendu qu'ils n'ont pas parmi leurs constructions une autre église plus vaste. Ils ne nient pas cependant la grandeur et l'importance des mosquées musulmanes comme celles de Tolède, de Cordoue et de Séville, dont la célébrité s'est étendue au loin. Nous avons déjà parlé, en son lieu, de la mosquée de Cordoue; nous ferons mention à leur place, s'il plaît à Dieu, de celles de Tolède et de Séville[119], que nous visitâmes en revenant de la ville de Madrid.
[119] L'ambassadeur n'a pas tenu sa promesse en ce qui regarde la mosquée de Séville.
Comme le roi, durant notre séjour auprès de lui, désirait nous distraire et nous récréer par des spectacles qu'il savait avoir de l'importance à ses yeux, tels que la vue de ses promenades, de ses chasses et de ses jardins, de ses fêtes, de son palais avec ses chambres et ses galeries, de ses magasins d'armes et de munitions, etc., il ne cessait de nous engager et de nous inviter à aller visiter ces endroits et autres semblables.
Une fois il donna dans son palais des fêtes qui durèrent trois nuits consécutives et auxquelles il nous avait fait prier d'assister. Il nous avait fait préparer, dans la salle qui est surmontée d'une coupole et qui lui est réservée, une estrade qu'aucune autre n'égalait en hauteur. Tous les notables, grands du royaume, ducs, comtes et autres personnages de la cour sont présents. Après quoi, il sort accompagné de sa mère et de la reine; les filles des grands et des notables le précèdent, portant devant lui un grand nombre de cierges. Arrivé sur l'estrade royale, qui fait face à celle où nous sommes assis, il se tourne vers nous et ôte son chapeau, suivant leur manière de saluer; puis il s'assied ayant la reine à sa gauche et sa mère à la gauche de celle-ci. Les musiciens, femmes et hommes, arrivent et se mettent à faire de la musique et à chanter d'après leurs coutumes, jusqu'à minuit. Quand ils ont fini et qu'ils veulent s'en aller, le roi s'avance d'abord: il ôte encore son chapeau après avoir relevé la tête du côté où nous sommes assis, et chacun s'en retourne à sa demeure. Il questionnait après cela ceux de ses serviteurs qui avaient accès auprès de nous et demandait si nous étions contents. Il voulait que rien de ce que nous faisions ne lui échappât; il s'informait de nous chaque jour.
Au nombre de ses lieux de plaisance et de chasse où il se rend chaque année dans le mois d'avril pour y passer environ un mois avec sa famille, ses courtisans les plus intimes, ses officiers et ses serviteurs, est un endroit appelé Arankhouès (Aranjuez). Quand le roi s'y est rendu cette année, suivant son habitude, l'affaire dont nous poursuivions la solution était entre les mains de son ministre et président de son Conseil, le cardinal; nous avions avec lui des pourparlers et le pressions de nous laisser partir, lui représentant notre départ comme urgent. Or le roi voulait que nous lui fissions visite pendant qu'il se trouvait à Aranjuez; son but était de nous distraire et de nous faire voir ce lieu de plaisance, un des plus beaux à ses yeux. Aussi nous dépêcha-t-il un jour le secrétaire en chef de son Conseil pour nous dire: «Le roi mon maître veut que vous veniez là où il est, afin que vos cœurs se dilatent à la vue des jardins et des lieux de chasse que vous y trouverez.» Nous lui répondîmes: «Cela retarderait notre départ et nous n'avons plus aucune envie de nous distraire et de nous amuser, à cause du retard qu'a éprouvé notre retour dans notre pays. Ce que nous voulons, c'est de présenter nos adieux; tel est notre plus vif désir, notre intention suprême.»