La rivalité politique entre la Lithuanie et la Moscovie engendra des sentiments assez hostiles, qui les divisèrent définitivement. De plus, la création d’une église métropolitaine spéciale pour les pays ukrainiens et blanc-russiens, sous Vitovte, laquelle fut immédiatement frappée de l’anathème par le métropolite de Moscou, comme contraire aux règles canoniques, acheva cette séparation dans le domaine intellectuel et religieux.
Dorénavant ces deux groupes suivront des voies différentes : la Grande Russie se renfermera dans l’orthodoxie byzantine ; les Blancs Russes et les Ukrainiens essaieront toujours de s’entendre pour faire face aux prétentions de la Pologne et chercheront de concert des exemples en occident pour lutter contre son catholicisme. Nous sommes bien loin de la vie nationale slave orientale, dont le foyer était à Kiev, dans le bassin du Dniéper. Maintenant il y a trois centres et trois races : l’une se concentre autour de Moscou, les deux autres de Vilna et de Lviv (Léopol), quoique ces deux dernières restent encore unies intellectuellement surtout à cause du danger polonais. Au cours des XVe et XVIe siècles, elles paraissent tellement unifiées qu’on a peine à les distinguer l’une de l’autre : la langue, formée dans la pratique administrative du grand-duché leur est commune, les ouvrages littéraires et les écrivains circulent du midi ukrainien au nord blanc-russien, sans qu’il semble y avoir de frontière ethnographique. C’est qu’il n’y a pas, dans toute cette période, de centre prépondérant bien distinct de la vie intellectuelle et que par conséquent les traits nationaux ne nous apparaissent pas de loin bien spécialisés.
C’est seulement au dix-septième siècle, que la vie nationale se condensera à Kiev et que se manifestera décidément la nationalité ukrainienne. Mais parmi les circonstances, qui amenèrent cette démarcation d’avec les Blancs-Russes, il ne faut pas oublier l’acte susdit de 1569, qui laissait ces derniers dans les domaines du grand-duché de Lithuanie, tandis que les pays ukrainiens étaient rattachés à la Pologne.
Toujours est-il que les trois nationalités des slaves orientaux sont en train de se séparer définitivement et que leurs rapprochements postérieurs, voire même leur vie commune sous un même sceptre, n’effaceront jamais cette séparation.
XIV.
L’expansion polonaise en Ukraine.
Pendant les deux siècles, qui s’écoulèrent depuis l’acte de Krevo, en 1385, jusqu’à ceux de Lublin en 1569, l’envahissement de l’église catholique, de la colonisation, de la législation et de la civilisation germano-polonaises[7], produisit de grands changements dans l’organisation des pays ayant appartenu auparavant au grand-duché de Lithuanie.
[7] J’emploie à dessein ce double terme, parce que la Pologne des XIVe et XVe siècles et même celle du XVIe et du commencement du XVIIe siècle, bien qu’elle fût politiquement en lutte contre l’invasion allemande, n’en fut pas moins l’intermédiaire par lequel la civilisation, la législation et la colonisation allemandes se répandirent vers l’est. Les villes et les villages polonais furent réorganisés sur les principes des lois de Saxe (droit de Magdebourg) ; la colonisation allemande s’y établit (les villes les plus importantes étaient allemandes sans en excepter Cracovie et Léopol, surtout au XIVe siècle). Les artistes et les artisans étaient des émigrés d’Allemagne, des descendants d’émigrés ou étaient fournis par la population juive germanisée. Aussi dans sa marche vers l’orient la Pologne se sert-elle de cette organisation germanique. Ce n’est qu’aux XVIe et XVIIe siècles que la bourgeoisie commence à se poloniser et que les mœurs polonaises prennent un caractère vraiment national.
Les princes de la famille d’Iagaïl et l’aristocratie catholique lithuanienne, le nouveau clergé catholique, aussi bien que les grandes colonies organisées dans les villes d’après le droit allemand, tous avaient intérêt à ce que leur pays adoptât autant que possible le régime de la Pologne, où la noblesse jouissait de grands privilèges, où les colonies allemandes florissaient et où le clergé catholique exerçait une influence sans bornes. Sans doute, à l’époque des actes de Lublin les pays ukrainiens et blanc-russiens avaient déjà senti l’ascendant de la législation et de la civilisation polonaises, alors en pleine période de développement et il est probable qu’avec le temps, ils l’auraient éprouvé davantage. Mais l’incorporation directe, en 1569, fit tomber toutes les barrières, de même qu’elle abolissait de droit toutes les restrictions qui frappaient les citoyens polonais, résidant dans le grand-duché. Et cela eut des conséquences considérables pour la vie même du pays.
Maintenant c’est au roi qu’il appartient de distribuer les terres et de nommer aux emplois dans les pays de Volhynie, de Kiévie, de Bratslav et au delà du Dniéper, sans qu’il ait à faire de distinctions entre les Polonais et les indigènes. Il usera très largement de ce droit, surtout en Ukraine orientale, car, en Volhynie et dans la zone boisée de la Kiévie, il y avait une puissante classe de nobles locaux déjà en possession, tandis que le reste de la Kiévie et les contrées plus orientales avaient été dépeuplées par les dévastations tartares à la fin du XVe et au commencement du XVIe siècle. Ce n’est que dans la seconde moitié de ce siècle que la colonisation pourra reprendre ici, grâce à l’organisation militaire des cosaques, qui protégeront le pays contre les hordes. Des pays occidentaux arriveront en foule les paysans ukrainiens, cherchant des terres exemptes de servage et ils y constitueront la nouvelle population agricole. Mais, à l’époque dont nous parlons, une grande partie des terres étaient considérées comme sans maîtres, ou bien leurs possesseurs étaient trop faibles pour pouvoir les disputer aux hauts fonctionnaires ou aux magnats polonais, qui envoyaient leurs agents s’en emparer en vertu d’un privilège octroyé par le roi.
Aussi après 1569, tous ces favorisés s’empressent-ils de se faire allouer les terres dites « vacantes » et à se faire donner les emplois administratifs et les domaines qui en dépendent. A défaut de noblesse indigène les rois peuvent en investir des personnes d’origine polonaise. De cette façon, dans le courant d’un demi-siècle, cet immense pays très riche et très fertile qu’était l’Ukraine orientale, se trouva aux mains des magnats polonais. C’est un nouveau monde polonais qui se crée, où la noblesse emploie toute son énergie à exploiter toutes les richesses naturelles et à faire rendre son maximum au travail de la population. Cela joua un rôle prépondérant dans la politique de la Pologne à la fin du XVIe et dans la première moitié du XVIIe siècle.