Ainsi l’élément ukrainien se trouvait relégué dans la classe paysanne, qui avait le plus à souffrir du régime polonais. Le droit polonais avait dans la forme aboli l’esclavage, mais la grande masse des paysans était pratiquement réduite à un état voisin du servage. Ils avaient perdu le droit de propriété sur le sol. La terre était considérée comme appartenant au seigneur foncier ou au roi et, dans ce dernier cas, elle se trouvait en la possession viagère soit d’un fonctionnaire, soit d’un noble, à qui elle avait été allouée en raison de ses services. Le paysan était attaché au domaine seigneurial sur lequel il était né et ni lui, ni ses enfants ne pouvaient le quitter sans autorisation. Le seigneur avait droit de vie et de mort sur ses sujets, il pouvait leur enlever leurs biens, les rouer de coups, sans qu’ils pussent se plaindre. Le roi lui-même ne pouvait pas s’immiscer dans les affaires des seigneurs avec leurs sujets. Seuls les paysans des domaines de la couronne dont l’usufruit avait été concédé aux familles nobles, pouvaient porter plainte devant le tribunal du roi. Encore était-ce une procédure si difficile que, dans les pays ukrainiens, c’était seulement les paysans de Galicie qui essayaient de s’en servir, et bientôt en usèrent-ils de moins en moins, car, même si le tribunal rendait un jugement en leur faveur, le seigneur n’en tenait généralement aucun compte.
Ainsi le paysan était dépourvu non seulement de tous droits politiques, mais aussi de tous droits civils et même naturels. On en était déjà arrivé là dans la première moitié du XVIe siècle. Il vint s’y ajouter, dans la seconde moitié du siècle, une extrême oppression économique et une exploitation éhontée de l’énergie productive des travailleurs des champs. Ce fut la conséquence de profonds changements économiques.
Jusqu’alors on n’avait exporté de l’Ukraine que du bétail, du poisson et des produits provenant des animaux, comme les fourrures, le cuir, la cire, le miel. Plus tard on avait transporté à l’étranger du bois et des produits dérivés, comme le goudron et la potasse, par les rivières flottables de la région baltique. Surtout la potasse, article très convoité et aisément transportable, avait attiré les agents des seigneurs de toutes les parties de l’Ukraine. Vers le milieu du XVIe siècle, on commença à envoyer du blé des pays ukrainiens en Angleterre, aux Pays-Bas, en France et en Espagne, par les ports de la Baltique. Le nombre des demandes pour cette denrée sur le marché européen causa un changement radical dans l’exploitation agricole des grands propriétaires fonciers.
Avant cet afflux de demandes, il n’y avait pas de raison pour se livrer à une culture très intensive, aussi n’exigeait-on pas des paysans de lourdes corvées : ils payaient leurs redevances soit en argent, soit en nature. On avait fixé comme base de cet impôt, souvent établi par le titre de fondation du village, le « lan » ou « voloka », qui équivalait environ à 20 hectares, de sorte que son taux était à peu près invariable. Si la terre du paysan se divisait, la redevance était aussi divisée, et les seigneurs, n’ayant aucun intérêt à les morceler, les lots concédés conservaient une certaine étendue et maintenaient des familles nombreuses dans un bien-être relatif.
Les demandes de blé pour l’extérieur poussèrent à l’augmentation de la production sur les grandes propriétés. On étend les surfaces ensemencées, on reprend des terres aux paysans, on leur assigne des lots plus petits, dont on favorise encore le morcellement pour grossir la classe de ceux qui, n’ayant pas de terres ou n’en ayant que très peu, ne peuvent payer de redevance et sont obligés de travailler chez les propriétaires. Dès que la corvée devint due par les détenteurs de terres sans qu’on tînt compte de l’étendue des lots, il y eut là un moyen de multiplier les têtes corvéables. Du reste les seigneurs ne se font pas faute d’aggraver les obligations des gens de la glèbe. Si, au XVe siècle, une tenure d’un « lan » est forcée de fournir à la corvée un homme pour quelques jours par an, ou tout au plus un jour sur huit, au XVIe siècle, dans l’Ukraine occidentale, qui était la plus grande productrice de blé, le paysan est forcé de fournir son travail souvent pendant six jours de la semaine.
La législation en vigueur ne laissait aucun remède à cette situation insupportable ; il ne restait plus que de s’insurger ou de prendre la fuite. Les temps n’étaient point propices au premier moyen : les insurrections n’éclatent qu’assez rarement. En revanche les évasions se multiplient de plus en plus. Certes le fugitif risque sa peau, puisqu’on le traquera comme une bête fauve, mais il peut atteindre la Podolie, où déjà la condition des paysans est moins précaire, ou même plus loin à l’est, « l’Ukraine », où les grands domaines commencent à peine de s’établir ; là la terre appartient « seulement à Dieu ». C’était le refuge espéré contre tous les abus de la noblesse.
XVI.
Antagonisme des nationalités.
Comme on a pu le voir — et nous tenons encore à le souligner — il n’y avait pas, à proprement parler, d’oppression exercée de la part des Polonais sur les Ukrainiens en tant que nationalité. La noblesse polonaise se considérait en toute sincérité comme la plus libérale du monde. Mais la première cause des restrictions et des persécutions était le conflit des religions. La Pologne avait emprunté à l’Europe du moyen-âge un ordre politique et social, qui avait pour base le catholicisme. Seul le catholique pouvait être citoyen, jouissant de tous ses droits dans l’état et dans la commune, de même que seul il pouvait remplir les charges publiques, indissolublement liées aux formes religieuses (serment, participation aux cérémonies de l’église). Un Ukrainien, en sa qualité d’adhérent au « schisme grec », n’était pas considéré comme véritablement chrétien. De là ces restrictions, ces incapacités légales de remplir les fonctions publiques, de faire partie des organisations politiques et même économiques, que la population ukrainienne ressentait si vivement.
Le gouvernement polonais employait beaucoup de zèle à convertir ses sujets et ne reculait même pas devant la contrainte, selon la maxime : compelle intrare. Il défendait, par exemple, de bâtir de nouvelles églises orthodoxes et de réparer les anciennes sans une autorisation préalable ; il ordonnait de rebaptiser les enfants issus de mariages mixtes et déjà baptisés d’après le rite orthodoxe ; il laissait les évêchés orthodoxes vacants et les faisait administrer par des catholiques. Mais tout cela n’aboutissait qu’à des résultats contraires à ceux qu’on se proposait, puisque les Ukrainiens n’en tenaient que davantage à leur église, qui constituait le seul lien qui les unissait et leur permettait de résister aux attaques, le drapeau autour duquel on se serre, le palladium de leur nationalité. Tout ce qui portait atteinte à la religion orthodoxe les frappait comme une défaite infligée à la nationalité ukrainienne, ou, comme l’on disait alors, à la nationalité russe[8]. Si le gouvernement polonais n’avait même pas eu l’intention d’opprimer le peuple ukrainien, ce dernier se serait considéré en fait comme tel, puisque la Pologne ne lui permettait pas de se développer suivant les formes traditionnelles de sa vie nationale.
[8] En opposition avec les Polonais, les Ukrainiens et Blancs-Russes se nommaient Russines, ou dans la forme latine Ruthènes. Cette appellation a persisté jusqu’à nos jours en Galicie, où les populations n’ont jamais eu l’occasion d’être mises en opposition avec les autres Slaves orientaux. Les Ukrainiens orientaux appellent les Blancs-Russes, les Lithuaniens et les Grands-Russes, catsapes, moscals ou moscovites. Le terme de « Petite Russie », introduit, comme nous l’avons vu, par les Grecs au XIVe siècle pour distinguer l’Ukraine occidentale de la Moscovie, n’a été employé que très rarement dans les relations entre les métropolites ukrainiens et ceux de Moscou ; il ne fut remis en usage que plus tard, comme on le verra plus loin, en 1654.