C’est pour obvier à ce manque évident que l’Institut sociologique ukrainien, qui s’organise actuellement et dont l’objet est, entre autres choses, d’informer la société européenne sur le mouvement scientifique dans notre pays, a considéré comme l’un de ses devoirs les plus importants de publier cet abrégé de l’histoire de l’Ukraine, qui donnera l’occasion au lecteur européen de se faire une idée des résultats auxquels sont parvenues chez nous les études historiques.
L’auteur, qui a professé pendant vingt ans l’histoire nationale à l’université de Léopol, membre des Académies des sciences de Cracovie et de Prague, a publié plusieurs ouvrages sur ce sujet en ukrainien. Avant tout la grande « Histoire de l’Ukraine » qu’il avait pu mener, avant la guerre, jusqu’en 1650 et qui comprend déjà huit gros volumes in octavo, et des abrégés en ukrainien et en russe pour l’école et pour la population, dont les exemplaires ont été répandus à plusieurs centaines de mille. Il aurait pu se contenter de traduire un de ces ouvrages, mais, pour répondre plus exactement aux intentions de l’Institut sociologique, il a préféré mettre entre les mains du lecteur étranger un livre où celui-ci pourra trouver facilement une réponse aux questions qui pourraient l’intéresser. Il considérera sa tâche comme accomplie s’il a pu exciter dans le public le désir de se documenter davantage et il a placé en appendice un index de sa grande « Histoire de l’Ukraine » pour faciliter les recherches qui pourraient être jugées utiles.
Il sait que le public est peu familier avec le sujet de son livre et surtout avec les noms géographiques ou les noms propres de personnes, quoique les combats de ces dernières années en ont mis malheureusement beaucoup en vedette que la presse n’a pas manqué d’épeler avec une certaine fantaisie. On s’est gardé ici de beaucoup changer à l’orthographe de ceux qui sont depuis longtemps implantés en français. Pour les autres on a tâché de se rapprocher le plus possible de la prononciation ukrainienne, car, d’après toutes les règles du bon sens, on ne voit pas pourquoi, avant d’aller frapper l’oreille étrangère, ils auraient besoin d’être défigurés par la prononciation russe, allemande ou polonaise.
Les fonds nécessaires à cette publication ont été fournis par les organisations ukrainiennes des États-Unis, du Brésil et du Canada. Nous les remercions vivement de cet appui inspiré par le patriotisme le plus éclairé.
I. S. U.
Genève, le 31 Mars 1920.
I.
L’Ukraine.
Au point de vue géographique, le pays que nous appelons l’Ukraine[1] comprend la partie la plus orientale des contrées méditerranéennes. Rattachée par certaines particularités géologiques et climatiques, par certains traits de sa flore et de sa faune, d’un côté à l’Europe orientale, de l’autre à l’Asie occidentale, c’est néanmoins la seule contrée de cette énorme plaine, que d’aucuns ont nommée eurasique, qui soit soumise à l’influence du climat méditerranéen. Non seulement son climat, mais aussi sa géologie, sa flore et sa faune la relient à la Méditerranée. Ces immenses plaines, sorties de l’Asie entre les monts Ourals et la Caspienne, s’avancent dans l’Europe, se rétrécissent entre la zone des forêts et la mer, s’enfoncent dans le bassin du Danube, s’européanisent dans leur partie occidentale, perdent leur caractère purement asiatique et strictement continental, s’adoucissent sous l’influence du climat maritime, en un mot « se méditéranéisent ». C’est ce qui constitue le caractère géographique dominant de l’Ukraine.
[1] Les frontières politiques n’étant pas tracées, on donne le nom d’Ukraine au territoire ethnographique, habité en majeure partie par le peuple ukrainien, cette branche méridionale des Slaves orientaux. On peut en tracer le contour approximatif au moyen de deux lignes : l’une, nord-sud, allant de la Mer Noire au Pripet — avec deux saillants vers le nord dans les régions du Bug et de la Desna — l’autre, de l’ouest à l’est, partant du San (quoique dans les Carpathes le territoire ethnographique s’étende plus loin vers l’ouest) et aboutissant au Don moyen. Sur ce territoire la population est, d’après les statistiques, en majorité ukrainienne. La contrée présente les marques d’une intégralité, d’une unité géographique, qui ont fourni les conditions nécessaires pour que les Slaves orientaux qui l’habitent, pussent former une branche ethnographique distincte et au cours de l’évolution historique développer les caractères distinctifs d’une nation.
A la lumière de ces observations géographiques, examinons l’histoire du pays et nous constaterons que, grâce à sa situation, l’Ukraine a fourni le point de contact entre l’Europe et l’Asie, où la civilisation méditerranéenne a rencontré la civilisation de l’Asie centrale et septentrionale. Les flots des grandes invasions touraniennes, en traversant ces larges steppes pour se déverser vers l’occident, prirent ici contact avec la civilisation méditerranéenne, qui, soumettant à mesure à son influence chaque nouvelle vague de ces migrations asiatiques, arriva à se faire sentir jusqu’aux contrées lointaines, d’où elles venaient. Ainsi l’Ukraine fut le théâtre de luttes extrêmement intéressantes entre les deux civilisations et devint le témoin des conquêtes européennes. L’histoire n’a pu jusqu’ici noter que quelques-unes des phases de ces rencontres ethniques si importantes pour la civilisation ; d’autres trouvent un éclaircissement dans les monuments archéologiques.