Les sources étrangères — grecques, latines, arabes, arméniennes, hébraïques — font surtout mention de ces Russes à propos des expéditions qu’ils entreprirent en Crimée, en Asie mineure, sur le littoral de la Caspienne, en quête de butin. Les chroniqueurs de Kiev prêtent particulièrement leur attention à l’expansion du pouvoir et de l’influence de leurs princes sur les Slaves et autres tribus voisines. Mais les débuts de ce mouvement dataient déjà de trop loin pour qu’ils pussent nous en donner des renseignements précis dans son stade primitif.

Il est hors de doute que, déjà au IXe siècle, les princes de Kiev étaient maîtres du Dniéper et de ses ramifications vers le nord, qu’ils appelaient « route de chez les Varègues jusque chez les Grecs ». Et cette dénomination était exacte, en fait, depuis la fin du Xe siècle et le fut surtout au XIe siècle, alors que les troupes Varègues prenaient habituellement ce chemin, pour se rendre à Byzance, où elles s’engageaient dans la garde impériale, dont elles formaient le plus fort contingent. D’après les chroniqueurs, c’est le prince légendaire Oleg, qui se serait rendu maître de la voie du Dniéper, ce qui prouve qu’ils n’en savaient rien de certain. De son temps les princes de Kiev commandaient les voies terrestres et fluviales, qui menaient à l’est à travers les contrées habitées par les Slaves et les Finnois jusqu’à la Volga ; là se trouvaient dans les villes du pays les gens d’Oleg. Les traités que ce dernier conclut avec Byzance font mention des « très hauts et sérénissimes princes » et des « puissants boïards » qui sont soumis à sa domination. Un traité d’Igor en énumère une vingtaine. C’était donc une organisation politique assez importante, assez lâche, peu centralisée, dont l’union était maintenue par les garnisons « russes » et par les visites périodiques des princes, mais qui, traitée avec énergie, pouvait fournir au pouvoir central des armées et des moyens matériels considérables.

Le traité byzantin sur l’administration de l’empire, qui porte le nom de Constantin Porphyrogénète, nous donne des informations sur la pratique administrative du royaume de Kiev, aux environs de 940, l’époque d’Igor. Au mois de novembre, les princes à la tête de tous les russes, sortent de Kiev et se rendent « en poludie » pour percevoir les tributs annuels, que doivent leur payer les contrées slaves de Novogorod, les Derevlianes, les Dregovitches, les Krivitches (les Ruthènes blancs d’aujourd’hui), les Siverianes et autres peuplades, qui leur sont soumises. Ils y établissent leurs quartiers d’hiver, et au mois d’avril, quand le Dniéper dégèle, ils rentrent à Kiev. De là ils expédient en bateaux par le fleuve et la Mer Noire sur le marché de Constantinople les marchandises et esclaves recueillis. Les Russes de Kiev, leur boïards et leurs princes sont en même temps des guerriers et des commerçants. Ce sont les intérêts de leur commerce qui gouvernent leur politique : les voies fluviales de l’Europe orientale, gardées par leurs garnisons, constituent la charpente de leur domination, dont les résultats se traduisent en un substantiel profit commercial.

IV.
Le Christianisme.

L’histoire du royaume de Kiev au Xe siècle n’est qu’une série de changements périodiques vers la consolidation ou l’affaiblissement de l’état. Réunies par le système des garnisons, les tribus ancestrales de ceux que nous appelons aujourd’hui les Ukrainiens, les Ruthènes blancs, les Grands Russes, les Finnois et probablement aussi les Lithuaniens, ne pouvaient être maintenues dans cet état de sujétion que par les armes. Or les Russes de Kiev n’étaient pas assez nombreux pour contrôler efficacement la vie locale de toutes ces contrées ; leurs tendances visaient surtout à s’étendre, à s’emparer de riches territoires et de centres commerciaux importants.

Le règne de Sviatoslav, fils d’Igor (de 960 à 970) marque une période d’expansion énergique. Ce fut l’époque de nombreuses expéditions vers la Volga et sur le littoral de la Caspienne, de vastes aspirations sur la Bulgarie et même sur Constantinople. Sviatoslav reprenait à son compte le projet d’un empire gréco-slave, qui avait déjà tenté le roi bulgare Siméon. L’habile politique de Byzance fit échouer ses desseins. L’un de ses fils, Vladimir, après avoir réuni de nouveau sous sa domination les contrées soumises à son père, suivit une autre politique, qui marque le commencement d’une ère nouvelle pour les nations slaves et l’Europe orientale en général. Il chercha à établir un système de gouvernement plus solide dans le royaume de Kiev, il s’efforça de consolider le pouvoir du prince, de lui donner un fondement moral en relevant son prestige, au lieu de ne lui laisser que la force comme unique soutien. Et de même que beaucoup d’illustres souverains du moyen-âge s’étaient servis dans ce but des traditions laissées en Europe par l’empire romain, il s’adressa à Byzance.

D’abord il fait la paix avec elle, lui prête son assistance dans les luttes intestines qui la déchiraient et en obtient en revanche des titres, des insignes et l’appui de son église et de sa civilisation. Il ne rêve plus comme son père de conquérir Constantinople, mais il tient à devenir le beau-frère de l’empereur grec, à rentrer de quelque façon dans la famille impériale, qui lui prêtera quelque chose de son éclat. Ce n’était d’ailleurs pas une nouveauté : dans le traité d’administration mentionné plus haut, nous lisons, que les princes « khozares, magyares, russes et autres » en échange de services rendus, demandaient à recevoir des mains de l’empereur la couronne et les insignes impériaux. Ils avaient à cœur d’obtenir la main d’une princesse byzantine, ou de donner en mariage une de leurs princesses à un membre de la famille impériale pour relever par là le prestige de leurs dynasties. Les efforts de Vladimir furent couronnés de succès, et cette fois les conséquences en furent considérables, parce qu’elles faisaient partie d’un plan habilement conçu et poursuivi avec beaucoup d’énergie.

Pour lui avoir prêté secours, Vladimir demanda à l’empereur de lui accorder sa sœur en mariage et, probablement aussi, de lui envoyer la couronne et les insignes. C’est là, vraisemblablement, l’origine des récits qui coururent plus tard au sujet des insignes royaux apportés en Russie et dans lesquels un des souverains postérieurs du même nom, Vladimir Monomaque, joue le principal rôle. Une fois sauvé du péril, il fallut que Vladimir le frappât à l’endroit sensible : il marcha vers la Crimée, s’empara de la Chersonèse, de sorte que l’empereur dut céder. La princesse Anna fut envoyée en Russie, Vladimir reçut le baptême et, comme il avait pris avec lui de la Chersonèse le clergé ainsi que divers objets du culte chrétien et de l’art grec, il se mit à implanter chez lui, à Kiev et à propager dans les autres parties de son royaume la civilisation slavo-byzantine.

Ni le christianisme, ni la civilisation byzantine n’étaient chose nouvelle pour le pays : nous avons déjà mentionné le succès des missionnaires de Byzance en 860 et le baptême d’Olga. De plus, des fouilles récentes entreprises à Kiev, aux environs de l’ancienne demeure des princes, ont mis à jour un cimetière chrétien, qui date sûrement d’une époque plus ancienne que celle de Vladimir. Dans les vieilles sépultures, tant à Kiev, que dans tout le bassin du Dniéper, nous trouvons un amalgame caractéristique d’influences byzantines et orientales — irano-arabes venant du Turkestan et du Califat — que l’on remarque non seulement dans les objets importés, comme tissus, pièces de céramique ou d’orfèvrerie, mais encore dans les produits de l’industrie locale. (L’art de Byzance lui-même était à cette époque fortement imprégné de goût oriental par l’influence de la Syrie, de l’Arménie et de la Perse.) L’importance de l’œuvre de Vladimir consista surtout à donner la prédominance à l’influence byzantine sur celle de l’orient, en lui ouvrant plus largement la voie qu’on ne l’avait fait jusque-là. Par dessus tout, l’organisation d’une église chrétienne sur le modèle de celle de Constantinople était grosse de conséquences : devenue, dès l’époque de Vladimir, religion d’état, l’église se répand par les canaux de l’appareil administratif et fait sentir partout son action civilisatrice.

Les historiens de Kiev nous disent ouvertement, que l’acceptation du christianisme avait été tout aussi forcée que spontanée. Vladimir avait ordonné non seulement de détruire les objets du culte païen, mais de baptiser de force les gens de Kiev et des autres grandes villes. D’un autre côté, le paganisme chez les Slaves orientaux n’avait pas de formes bien arrêtées, point de caste sacerdotale, point de temples ou de sanctuaires nationaux ; c’était plutôt un état d’esprit qu’un culte. C’est pourquoi il céda sans résistance devant le christianisme, s’amalgamant en partie avec lui pour former ce qui est resté dans la littérature chrétienne sous le nom de « religion à double tradition ». Le petit nombre des missionnaires empêcha la nouvelle religion de se répandre facilement dans le fond des provinces, mais parmi les classes dirigeantes, concentrées dans les villes, elle gagna rapidement du terrain, grâce au soutien que lui accordait le pouvoir, grâce à son excellente organisation, à sa hiérarchie, aux formes éclatantes de ses cérémonies et enfin grâce aux arts et aux lettres, qu’elle avait pris à son service.