Mais le succès provoque l’envie : une opposition acharnée des partisans de « l’unité du peuple russe » se déchaîne dans la presse et envahit le monde officiel. A la tête du mouvement national de Kiev, il n’y avait guère que des modérés qui saisissaient toutes les occasions pour en souligner le caractère non-politique, pour en faire ressortir la valeur civilisatrice, en démontrer les fondements scientifiques ; malgré qu’ils se montrassent adverses au mouvement révolutionnaire, le gouvernement continuait de prêter l’oreille aux ukrainophobes. A la suite d’une dénonciation, faite par un des suppôts jurés de « l’unité », M. Jousefovytch, contre la « Section du Sud-Ouest » et ses membres, dans laquelle les idées ukrainiennes étaient accusées de servir de manteau au « socialisme le plus pur » et aussi — quoique le rapprochement dût paraître bien extraordinaire — à l’intrigue autrichienne, le gouvernement central intervint. Une enquête minutieuse ne découvrit dans les publications incriminées aucune trace compromettante, néanmoins la « commission extraordinaire », instituée par les autorités de Pétersbourg, jugea qu’il fallait arrêter la productivité littéraire ukrainienne, comme « une atteinte à l’unité et à l’intégrité de la Russie ». Conformément à cet avis, dans l’été de 1876, juste au moment où la Russie retentissait de clameurs enthousiastes, présageant la délivrance des Slaves des Balkans du joug de la Turquie, fut rendu le fameux ukase (à Ems, 18 (30) mai), qui mit pour longtemps dans de lourdes chaînes le mouvement ukrainien en Russie.

Cet édit, qui resta en vigueur pendant trente ans et a acquis ainsi une triste célébrité, prescrivait que pour l’avenir aucune publication « en dialecte petit-russien », éditée à l’étranger, ne pourrait être introduite en Russie sans une autorisation spéciale. Dans l’empire même, toutes œuvres originales ou traductions en ce « dialecte » étaient sévèrement interdites, à l’exception des documents historiques, à condition de conserver l’orthographe de l’original, et des œuvres de pure littérature, à condition d’observer soigneusement les règles de « l’orthographe russe généralement en usage ». De même étaient prohibées toutes représentations scéniques, toutes conférences et même la publication des textes des œuvres musicales « en dialecte petit-russien ».

Il est clair que l’ukase ne trahissait aucune douceur pour la culture ukrainienne. Cependant la censure et les fonctionnaires reçurent encore de nombreuses instructions supplémentaires qui laissaient à l’interprétation assez de marge pour que l’on pût aggraver ces prohibitions. Par exemple, quoique l’édit n’eût pas parlé de la presse quotidienne, il était admis dans la pratique qu’elle était également interdite. Il en était de même pour les traductions, quoique l’ukase semblât bien les autoriser. On ne pouvait non plus éditer de livres pour les enfants. On recommanda aux censeurs de se servir de tous les moyens pour restreindre en général cette littérature « à visées exclusivement étatistes ». Ils biffèrent partout le mot « Ukraine », non seulement l’expression : « la langue ukrainienne », mais aussi celle-ci : « la langue petite-russienne », car ce n’était, paraît-il, qu’un dialecte.

Il se forma tout une jurisprudence chicanière autour de ces prohibitions quelquefois grotesques ; car que ne pouvait-on pas tirer, par exemple, de cette exigence irréalisable dans la pratique, que les mots ukrainiens fussent écrits selon l’orthographe russe ? Quelques censeurs étendirent cette règle bizarre non seulement à l’orthographe phonétique, mais à la morphologie. De peur qu’on n’oubliât de se prévaloir de quelque prétexte, les manuscrits ukrainiens étaient encore soumis à une double censure, d’abord examinés par les comités locaux, ils étaient en outre envoyés au bureau central. Cela causait des désagréments sans nombre aux auteurs et aux éditeurs, les courages mal aguerris s’énervaient, bien des projets littéraires ne purent voir le jour. Néanmoins ces mesures n’atteignirent qu’à moitié leur objet, qui consistait à enrayer la propagation dans les masses des lumières et de la conscience nationale.

Le mouvement littéraire ne devait plus s’arrêter. Dans le quart de siècle qui suivit le premier arrêt de 1847–56, il n’avait fait que s’accroître et prendre de l’influence. Le tranchant des représailles s’émoussa par l’usage trop souvent répété. Cette fois encore, en 1876, il y eut des expulsions, des suspensions, on supprima des organisations — en premier lieu la Section du Sud-Ouest — mais les gens à la longue avaient fini par apprendre à s’accommoder aux circonstances. On avait « des positions préparées d’avance » — en Galicie.

En effet les relations nouées par les gens de lettres et les hommes politiques de la Grande Ukraine avec les éditeurs et les groupes galiciens en 1861–62, loin de se rompre, n’avaient pas cessé de se raffermir et même de s’étendre. La menace gouvernementale étant toujours suspendue sur les têtes, on avait pris des mesures pour y parer. Grâce aux efforts communs, fut fondée, en 1873, une nouvelle institution, « La Société Chevtchenko », à l’aide de fonds ramassés dans la Grande Ukraine. On acheta pour elle une imprimerie qui devait être un instrument de culture pour l’avenir. La revue mensuelle « Pravda », fondée à Léopol en 1867, devint l’organe commun des écrivains de la Galicie et de l’Ukraine. Plus tard elle céda la place à une revue hebdomadaire, la « Zoria ». Les Ukrainiens de Russie, privés chez eux de la possibilité d’avoir un organe qui leur appartînt, prêtaient leur concours à ces publications. Ainsi donc toutes les difficultés créées par l’ukase de 1876 eurent, entre autres résultats, de faire transporter le flambeau national sur le sol galicien où, au lieu de s’éteindre, il brûlera d’un plus vif éclat que dans le passé.

XXXVII.
Les dernières décades du XIXe siècle.

L’ukase de 1876 devait rester en vigueur exactement trente ans, mais il y avait plusieurs manières d’en appliquer les prescriptions, dont quelques-unes étaient trop absolues pour pouvoir se maintenir dans la pratique. Il se passa quelques années, pendant lesquelles on ne permit ni spectacles, ni concerts ukrainiens et où les chansons populaires étaient rendues dans une traduction française (!). En fin de compte, les autorités locales et en tête les gouverneurs généraux de Kiev et de Charkov firent entendre en haut lieu qu’il n’était point raisonnable d’irriter ainsi la population et d’exposer l’administration au ridicule. On permit les représentations scéniques ukrainiennes, mais toujours avec des restrictions aussi bizarres qu’embarrassantes, comme pour les livres. La censure fit de véritables prouesses sur ce terrain : il n’était pas permis de jouer des pièces qui fussent prises de la vie des classes supérieures, qui touchassent en rien aux problèmes sociaux ou simplement patriotiques. Les pièces autorisées devaient être données en même temps que des œuvres russes ayant le même nombre d’actes, etc.

Le théâtre ukrainien supporta gaillardement cette oppression. Les entrepreneurs se pliaient à toutes ces formalités ou les éludaient, car la population manifestait un enthousiasme sans bornes pour l’art dramatique national, qui justement s’épanouissait rapidement. Toute une pléiade de dramaturges de talent créait alors un style artistique ukrainien, qui se distinguait par un noble réalisme dans le drame de genre ou le drame historique. Ils eurent d’ailleurs beaucoup à faire pour relever le contenu d’un art à qui la censure ne laissait que des matières insignifiantes. Malgré tout, la scène devint un facteur précieux dans l’éducation des masses, à une époque où la liberté de la presse et de la parole n’existait pas, où il n’y avait pas d’écoles et presque pas de littérature.

A peu près dans le même temps où l’on permettait le théâtre ukrainien à Kiev, on y donnait l’autorisation de publier une revue consacrée à l’histoire de l’Ukraine (« Kievskaïa Starina », depuis 1882). Il fallut la publier en russe et placer à sa tête un écrivain qui était persona grata auprès des autorités, mais qui l’était beaucoup moins dans le peuple. Néanmoins l’énergie des lettrés en fit en peu de temps une sorte de foyer national, dont l’horizon ne se borna pas aux recherches scientifiques. Dès qu’elle put obtenir le droit de le faire, elle publia des œuvres littéraires, s’intéressa aux questions de la vie journalière et servit sous cette forme de succédané à la revue ukrainienne que le gouvernement s’obstinait à ne pas autoriser.