Le sixième jour de ma captivité, on m'éveilla à minuit pour me jeter dans une kibitka (voiture) grande comme un coffre, garnie au dehors avec des peaux de bœuf, et au dedans avec du fer. Cette kibitka avait une petite ouverture qui servait à faire passer la nourriture qu'on me donnait. On me traitait avec une cruauté toute spéciale, on me regardait comme un grand criminel, et les horreurs du secret n'étaient pas suffisantes pour moi; je n'eus plus de nom, et on me désigna seulement par un numéro!

Je voyageai sept jours et sept nuits dans cette kibitka; mes blessures étaient encore saignantes, et je n'avais qu'un peu de paille pour reposer ma tête. A Smolensk, le peuple se pressait en foule pour voir ce qu'on avait pu renfermer dans ce coffre au-dessus duquel étaient assis deux soldats armés jusqu'aux dents; je fus déposé dans une grande chambre d'où j'entendais des gémissements et le bruit des armes. Après avoir franchi un long corridor, je fus poussé dans une espèce de niche, faiblement éclairée par une lampe, et gardée par plusieurs soldats. Le jour n'arrivait jamais jusqu'à moi, et les soldats ne proféraient pas une parole. Le sommeil m'abandonna complétement, et je vécus ainsi quatre semaines. Le quinzième jour, le commandant de la prison vint me visiter; ce commandant était un tigre à face humaine, et on l'avait chargé du martyre des Polonais; il me fit sortir de ma niche et me força à parcourir avec lui plusieurs rues de la ville; j'avais des vertiges, je marchais au hasard, je ne voyais rien, je pensais qu'on me conduisait à la mort. Enfin nous arrivâmes devant un grand bâtiment, et le commandant me dit que c'était le palais de la tzarine et que j'allais m'y divertir. On m'introduisit dans une salle où se tenaient des juges autour d'une table. On me fit asseoir, et on commença à m'interroger sur ma naissance, ma religion et les circonstances de ma vie. Voici les questions qu'on me fit, ainsi que mes réponses.

«Avez-vous prêté serment?

—Pendant vingt ans que j'ai été au service j'ai prêté serment plusieurs fois.

—Mais quel a été le dernier serment que vous avez prêté?

—Le dernier, le plus important, c'est celui où j'ai promis de donner à ma patrie jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et où j'ai promis de supporter avec courage tous les tourments.

—Mais il ne s'agit point de cela. Dites-nous si vous avez prêté serment de fidélité à l'impératrice notre auguste souveraine?

—Le serment a été arraché par la force et la violence.

—Et vous n'attachez aucune importance à ce serment?

—L'amour de ma patrie me commande de l'oublier.»