Ce pays, c'était la Lithuanie, où le mouvement littéraire venait de faire une entrée triomphale et apporter la lumière et la science. Le jeune poète était Juda-Léon Gordon, devenu le plus grand poète juif du xixe siècle.
Nous terminons ici la première partie de notre étude, consacrée spécialement à l'évolution de la littérature hébraïque dans l'Europe occidentale. Son avenir, c'est l'Orient!
CHAPITRE IV
L'Humanisme en Russie.—La Lithuanie.
Nous sommes en pays juif; le seul peut-être qui subsiste encore[42].
Derniers venus à participer au mouvement intellectuel du judaïsme européen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moitié du xviie siècle comme un organisme social individuel, nettement tranché dès son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquièrent une renommée sans conteste; ses écoles rabbiniques deviennent les centres actifs de la science talmudique.
Le «Synode des quatre régions de la Lithuanie» avec Brest et plus tard Vilna à leur tête, régissait d'une façon indépendante les destinées des populations juives de ce pays, si différentes de celles de la Pologne proprement dite.
Les révolutions et les perturbations qui ont amené la décadence sociale et religieuse des juifs polonais pendant le xviiie siècle n'ont presque pas touché ce coin délaissé. L'invasion des Cosaques n'est pas allée non plus jusque là. L'annexion prématurée de la Lithuanie à la Russie a sauvé cette province de l'état d'anarchie et de l'effervescence qui agitèrent la Pologne pendant la dernière période de son existence.
Abandonnés à leur destin, négligés par les autorités et formant la presque totalité des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens réalisaient en plein xviiie siècle un milieu national théocratique juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorité rabbinique, appuyée du synode central et des Cahals locaux, jugeait en dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intérêts matériels et moraux de ses subordonnés. L'étude de la Loi était poussée à outrance, et le fait d'avoir un illettré, un «Am-haarez» (littéralement rustre) dans sa famille était considéré comme une injure.