Les rois mordus se plaignent alors au Maître: «Ô roi, regarde notre martyre et délivre-nous de tes chiens....» Adoni-Besek leur répond: «Mais c'est vous qui êtes les coupables et ce sont eux qui ont raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?»
Les rois lui répondent avec amertume:
—Ô roi, est-ce notre faute si nous avons été réduits à ramasser les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es élevé contre nous, qui nous a écrasés de ta main puissante, démembrés et enchaînés dans ces cages. Nous ne sommes plus en état de travailler ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice—s'il en reste encore de notre temps—se lèvent; que celui dont le cœur a été touché par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...?
Une grande satisfaction morale fut réservée au poète à la fin de ses jours. Les notabilités juives de la capitale avaient organisé une fête pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de l'activité littéraire de Gordon. À cette réunion il fut décidé qu'on publierait une édition de luxe des poésies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache à son cœur attendri une dernière note optimiste. Il rappelle le serment qu'il a fait jadis de rester fidèle à l'hébreu, et raconte les déboires et les misères auxquels est en butte le poète qui écrit dans une langue morte, destinée à l'oubli. Puis il salue les jeunes «dont nous désespérions et qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hébraïque et du peuple juif.»
Cependant Gordon ne participa jamais à cette renaissance de pleine foi. Il est resté le poète de la misère et du désespoir.
La mort de Smolensky lui arrache la note désolée qui peut être considérée comme le testament du poète du ghetto. Il compare le grand écrivain au peuple juif et il se demande:
Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littérature?
Un géant abattu gisant à terre.
La terre tout entière est sa sépulture; et ses livres?—l'épitaphe de son monument funéraire....