Déjà des tendances radicalement opposées à tout ce qu'avait précédemment produit le judaïsme commencent à se faire jour. En 1879, au moment où Smolensky publiait son journal hebdomadaire «Hamabit» (l'Observateur), Freiman fonda le premier journal socialiste en hébreu: Haemeth (la Vérité) qui paraît également à Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un lettré converti, le traducteur admirable d'Othello[78] et de Roméo et Juliette[79] publiés par les soins de Smolensky, fait paraître une traduction hébraïque d'une œuvre essentiellement chrétienne, Le Paradis perdu de Milton. Signe des temps: cette œuvre d'art a été approuvée et appréciée à sa juste valeur par les lettrés hébreux.

Ce choc d'opinion et de tendances, dû à l'autorité et à la tolérance de Smolensky, avait été fécond. Le Schahar était devenu le centre du mouvement synthétique, progressif et national, qui commençait à se dessiner. La réaction produite dans les esprits par le réveil inattendu de l'antisémitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie avait abattu les derniers débris de l'humanisme allemand en Occident et avait apporté la désillusion de tous les rêves égalitaires en Orient. Les yeux de tous ceux qui étaient restés fidèles à la langue hébraïque et à l'idéal de la renaissance du peuple juif, se tournèrent vers le vaillant écrivain qui, dix ans auparavant, avait prédit la débâcle des espoirs humanitaires, et qui avait le premier proposé la solution pratique du problème juif par sa conservation nationale.

La célébrité de Smolensky avait dépassé le cercle de ses lecteurs et des hébraïsants. L'Alliance Israélite lui confia la mission d'aller étudier les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son séjour à Paris, A. Crémieux, l'infatigable défenseur des juifs opprimés, lui consentit que seuls ceux qui connaissent l'hébreu possèdent la clé du cœur des masses juives et qu'il aurait donné dix années de sa vie pour apprendre l'hébreu[80].

La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se répandait alors partout a suscité un mouvement patriotique parmi la jeunesse demeurée jusqu'alors réfractaire à l'idée de l'émancipation nationale. Un jeune étudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliéser Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le Schahar, où il prêchait, abstraction faite de toute idée religieuse, la renaissance du peuple juif sur son ancien sol national et la rénovation de la langue biblique.

En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle édition complète de ses œuvres en vingt-deux volumes, à Vienne, alla faire une tournée en Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son activité, et de voir que sa popularité avait gagné toutes les classes éclairées du judaïsme. Sous l'influence du Schahar, une jeunesse nouvelle, libre et cependant fidèle à son origine et à l'idéal du judaïsme, s'était formée. La tournée de Smolensky ressembla plutôt à une marche triomphale. La jeunesse universitaire de St-Pétersbourg et de Moscou organisa en l'honneur de l'écrivain hébreu des réunions où il fut salué comme le maître de la langue nationale, le prophète de la régénération du peuple juif. En province, ce fut la même chose, et Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore été accordés à un écrivain hébreu. Il rentra à Vienne, encouragé dans sa besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On était précisément à la veille du cataclysme annoncé par l'écrivain.


CHAPITRE XI

Les romans de Smolensky.

Son énorme popularité ainsi que son influence sur ses contemporains, Smolensky les doit, autant qu'à sa production de journaliste, à ses romans réalistes, qui occupent la première place dans la littérature hébraïque moderne.

En 1868, Smolensky débute par une nouvelle dont le sujet était emprunté à l'insurrection polonaise, intitulée «Haoumgue» (La Récompense), parue à Odessa. Rien, sauf le style réaliste, n'y trahit encore le futur grand romancier.